Une « archittérature ».

Les textes présentés, ici, dans ce carnet d’articles, forment une « archittérature ». Ce néologisme est tiré de la combinaison de parties des mots archi-tecture et lit-térature. Le préfixe “Lit”, de lettre, est escamoté au profit du préfixe “Archi”. L’ « archittérature » est à l’acte de concevoir une architecture ce que la littérature et son pouvoir de signification sont à l’acte d’écrire.  Une « archittérature » est définie par la construction d’une bibliothèque circonstanciée à une fonction bâtimentaire et préalable à la question de la conception architecturale. L’objectif de cette bibliothèque est de planter une assiette anthropologique de façon à dresser des états d’être relatif à un usage, et à partir duquel un architecte peut concevoir une architecture ergonomique entre le fond et la forme. Si une chambre peut être dessinée pour conforter un état d’être concernant les à-cotés du sommeil, ou si un roman peut susciter des familles d’états d’être chez un lecteur, une prison peut également être pensée. Une condamnation recèle de ce que le condamné approuve a postériori et l’enjeu majeur est de renouer avec la sérénité. La peine, au niveau de l’intériorité, est un état d’être pour dépasser un acte et rejoindre à terme une figure humaine apaisée. Il existe des effets pervers à l’isolement s’il n’était pas dosé avec justesse quant aux tribulations de la pensée. Y compris en prison, le libre-arbitre, les intérêts et les finalités persistent. C’est par ce libre-arbitre que les états d’être sont assemblés ici pour conforter un cheminement vers la sérénité et proposer une architecture de milieu humain clos.

Les familles de cheminements des états d’être des détenus, auxquelles participent les surveillants, n’étaient pas évoqués aux programmes de marchés de construction des années 2000. Dans ces derniers, l’absence d’une préface dans laquelle le rôle et les effets de la prison étaient attendus me plongeait dans un état perplexe quant à l’impertinence par laquelle ce projet d’habitat spécifique n’initiait pas une adéquation entre une forme à concevoir et un fond bordé par des volontés. Pour les utilisateurs finaux, il est préférable que les concepteurs soient informés de leurs objectifs afin d’établir une architecture en accompagnement des effets attendus. Sans objectif, il apparaîtrait que la justice ne juge qu’un acte et qu’elle ne considère un justiciable partiellement alors qu’elle le prend complètement en charge pour une durée. L’État ne parviendrait pas à se départir qu’il se veut tel qu’il ne traite pas la question de l’existence quant aux effets d’une peine sur l’intériorité en dépit que c’est parce qu’une prison soit un lieu qui embrasse totalement la psyché humaine par la nature de la clôture qu’elle a été retenue en 1791 comme la peine républicaine principale. Or les visitent en établissements pénitentiaires démentent cela.

Il existe peu de sources qui évoquent le questionnement des surveillants, mais il n’en demeure pas moins que la formation d’un surveillant insuffle un questionnement sur la justesse de son rôle. Un des objectifs que s’est fixé le personnel pénitentiaire est d’écouter le détenu et d’exiger d’être écouté par le détenu. L’écoute des surveillants est majeure. Elle est institutionnelle, elle permet au détenu de considérer qu’il est reconnu par l’institution. L’annonce de cela dans le cahier des charges destiné aux concepteurs me semble précieux. Cette écoute est éventuellement à compléter par une écoute confidentielle à laquelle les surveillants ne peuvent pas prétendre en tant qu’autorité. C’est en reconnaissant le détenu comme autrui au moment où les effets de la cellule agissent que celui-ci saura se connaître lui-même, cheminer vers l’auto-responsabilisation envers une société que les surveillants représentent durant le séjour en prison. Cela contribue à la transmission de la valeur de la personne humaine par la parole. La conciliation à soi-même, aux autres et au monde est ainsi confortée. Sans écoute de la part des surveillants, l’institution ne reconnaîtrait pas ce qui approuvé par le condamné et la ré-insertion serait éventuellement exposée à une ambivalence.  Au delà de la réinsertion, encore faut-il énoncer un objectif commun qui tienne compte de la tendance des justiciables dès le placement en prison, dès le verdict, dès l’accusation, dès l’acte. Afin de conforter cette consolidation, la considération architecturale d’une prison comme un milieu humain clos semble répondre au mieux à cette hypothèse de germination d’une auto-responsabilisation. La prise de conscience par le détenu de sa propre condition semble confortée quand le contexte humain ne dépossède pas le détenu d’une démarche d’amendement qui lui appartient et que la solitude éveille.

L’objectif de ce carnet d’articles est de dresser des familles de cheminement d’états d’être. C’est à partir des témoignages d’auteurs en prison que cette esquisse de cheminements a été dressée. Cette démarche s’imposait pour tenter d’esquisser une proposition des états d’être dans lesquels un détenu, mais y compris un surveillant, pouvaient s’y reconnaître. Cette archittérature propose donc, non des solutions, mais des questionnements face aux réflexions qui émergent spontanément à propos de l’être et de l’enfermement à partir desquels un écrin architectural peut se concevoir.