Théorie de l’architecture : Les échelles, de Rémy Butler.

Le voyage de Gulliver illustre un imaginaire collectif du changement d’échelle humain ; toutefois, la réalité est également truffée de changements d’échelles. Les foules disposent de différents facteurs d’échelles dont la taille peut varier de la salle de concert jusqu’aux regroupements sous les régimes totalitaires dont l’échelle est celle de l’adhésion de la masse. La vitesse dispose également de son échelle avec des mobiliers et des panneaux autoroutiers démesurés à côté d’une personne humaine immobile.

Il existe une échelle sans échelle métrique, c’est l’échelle du temps et de la mémoire. Le bâtiment de l’échelle du temps et de la mémoire est le monument. L’arc de Trajan, Ronchamp et le corps de garde illustrent ce qu’est qu’un monument, ces bâtiments sont sans échelle métrique à leur contexte. Cela est également valable pour la Tour Eiffel, sa monumentalité a été, certes, acquise par sa hauteur décorrélée à la ville mais elle a été également acquise par sa survie à une démolition certaine prévue dès la construction et également par une survie aux vives polémiques suscitées lors de sa construction.

L’échelle de la maquette architecturale, objet miniature d’un futur bâtiment, fait émerger l’idée du bâtiment mais elle ne fait pas émerger son effet ; seul le bâtiment construit donne son effet propre, qui est rapporté à la taille du corps de l’humain. L’échelle n’est pas la proportion ; la proportion, c’est le rapport de mesure entre deux dimensions d’un même objet, alors que l’échelle est le rapport de mesure entre deux objets distincts. La recherche du rapport de dimension d’un bâtiment est la recherche de la juste taille du bâtiment à ce qu’il exprime ; alors que le rapport d’échelle d’un bâtiment est la recherche de la grande taille du bâtiment face à l’humain.

Sous la Grèce antique, l’ordonnancement du monde représenté par l’architecture était invariant à la taille du monument ; c’est-à-dire que les temples étaient proportionnés de sorte que la longueur et la largeur fussent en rapport à la hauteur de la colonne. L’architecture et l’urbanisme de la Grèce antique étaient dominés par un rapport de proportion ; néanmoins, c’est l’effet d’échelle qui dominera l’histoire.

Une nouvelle échelle architecturale et urbaine émerge au dix-neuvième siècle ; Rem Koolhaas qualifie cette échelle de « Bigness » : c’est une condition sans penseur pendant un siècle, dont l’évolution de la largeur de certains bâtiments s’allonge de 11 mètres du début du dix-neuvième siècle jusqu’à 80 mètres environ aujourd’hui. Cela illustre la fin de l’ordonnancement et de la proportion. Les façades de bâtiments si larges sont sans solution pour exprimer le contenu du bâtiment ; les bâtiments n’ont donc plus rien à dire. La Bigness, n’est pas une échelle humaine, mais elle est l’échelle du nombre et de la masse issue de la transition démographique actuelle qui découvre ses effets sur sa silhouette.

Source : Rémy Butler, « Cours magistral de théorie de l’architecture à ENSAVS, cours “Échelles”. École Nationale Supérieure d’Architecture Paris Val de Seine ». D’après notes du cours magistral.