Qu’est-ce que l’espace ?

Comment comprendre les réponses des intervenants concernés par l’espace (architectes, urbanistes, paysagistes, philosophes, politiques …) si la question de ce qu’est que l’espace ne sature pas le débat ? « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais bien ; mais si on me le demande, et que j’entreprenne de l’expliquer, je trouve que je l’ignore » – en dépit que cette remarque des ‘Confessions’ d’Augustin rappelle qu’il est préférable de se résigner à la modestie devant toute tentative de définition ; l’espace semble moins immatériel que le temps, il serait donc envisageable, éventuellement, d’au moins le dégrossir.

Le dispositif S.S.V.T. (Système de Substitution Visuo-Tactile) de Paul Bach-y-Rita semble établir que le cerveau s’accommode à toute forme de sensations (séquence d’images en vidéo traduite en séquence d’image tactile et vibratoire à destination de personnes non-voyantes) pour acquérir des informations spatiales via les sens tactiles. Pourvu que des informations soient de nature spatiale, alors le cerveau semble mobiliser les ressources nécessaires pour s’éduquer et se familiariser avec les lots d’informations. Quel que soit l’éloignement du dispositif avec les organes natifs, le cerveau semble procéder à des réajustements via les nouveaux stimulus pour consolider une mémoire de formes, de perceptions et de croyances. Si des images sous forme de vidéos tactiles présentent le monde devant soi par le système S.S.V.T., alors le cerveau semble procéder à autant de révisions que nécessaires pour augmenter la conscience de ce monde devant soi à travers les sensations sollicitées. C’est-à-dire que les encablures seraient recyclées puis estompées pour parvenir à une relativité la plus directe et la plus pertinente possible. Par voie de conséquence, l’espace ne serait donc pas le propre de la vue.

En outre, il serait impossible de dissocier les sons d’une langue maternelle du sens qu’il porte. L’aspect culturel d’une sensation serait donc systématiquement enchâssé avec son support. À l’image d’une succession de variations de sons qui forment des syllabes, puis des mots, et enfin des phrases ; Jean-Christophe Bailly propose une « phrase urbaine » comme si une succession de maisons, de rues, de quartiers devait nécessairement s’élever jusqu’à la signification qui naît dans une phrase. La cohésion d’un tout est plus élevée que la somme des éléments qui le composent, mais la connaissance de quelques éléments est souvent suffisante pour inférer sur ce tout y compris quand tous les éléments de détails de ce tout ne peuvent pas être connus. Nous nous familiarisons avec nos villes et leurs espaces en établissant une mémoire cartographique associée à une convivialité urbaine ; mais, la signature de l’atmosphère humaine est incontournable pour apprécier les qualités d’un lieu sans pourtant parvenir à établir les relations de causalités entre son espace et son observateur. Le lieu étant l’espace où se déroule un évènement humain, nous projetterions donc une signification de relativité culturelle sur un espace pour automatiquement l’apprécier comme un lieu ; à l’opposé, un espace sauvage demeure encore un lieu dont la spécificité est l’absence d’événement humain. Par la perception et en actualisation du présent, l’espace est donc systématiquement enrichi d’une valeur relative à la personne humaine ; et, pour saisir un espace, il serait alors nécessaire qu’il n’y ait pas d’observateur. Il est donc impossible de saisir un petit bout d’espace pur.

Pour l’espèce humaine, l’espace est le support de combinaisons de manifestations diverses telles que la lumière perçue, ou l’écho perçu de la densité de la matière, ou encore le support de l’émotion d’un paysage dans lequel se consolide la complétude de soi chez Chateaubriand : « C’est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis ». Au regard de la volatilité de ses propriétés, l’espace s’apparente plutôt à une singularité sous forme d’une disponibilité prête à se transformer en lieu qu’il semble vain de définir. Au mieux, et au cas par cas, la formule suivante peut tenter de faire ressentir ce qu’est que l’espace pour un concepteur : l’espace est une disponibilité, il est le projet de roman en attente de son personnage principal qui portera le nom de « lieu », dont les caractéristiques influeront sur les sensibilités.