Qu’est-ce que la Cosmophanie (l’apparaître d’un monde) ?, d’Augustin Berque.

Chaque société, y compris traditionnelle, possède sa forme de paysage, mais la signification actuelle du paysage n’a pas toujours existé. À contrario de l’acception occidentale, les sociétés traditionnelles possèdent toutes une cosmologie vivante traduite dans le paysage. Augustin Berque en est venu à proposer le néologisme de la « cosmophanie » pour suggérer « un monde apparu » comme acception plaquée sur le paysage des sociétés traditionnelles.

Dans les dernières lignes du « Timée », Platon déclare : « Le monde est né, il est très grand, il est très beau, très accompli », cette déclaration plante un monde ordonné, et empreint de valeurs humaines. Néanmoins, il demeure une aporie dans la pensée de la Grèce antique. La « Genesis », en grec ancien, est l’existant dans le monde sensible, alors que la « Chôra » est le milieu qui est nécessaire à l’existant de l’existant. L’origine chez Platon ne définit pas la « Chôra » mais elle la cerne : la « Chôra » est à la fois l’empreinte de la « Genesis » et elle est aussi la matrice de la « Genesis ». L’aporie à laquelle se heurte Platon, est l’incompatibilité entre la théorie de la non-contradiction, qui veut que la pensée de la montagne ne soit pas la montagne, et entre l’ubiquité de l’objet et de son symbole qui veut qu’il n’y ait pas de montagne sans pensée.

La représentation du paysage par une cosmophanie avait sensibilisé les sociétés traditionnelles à prendre soin de la nature, la cosmophanie était une rétroaction pour franchir le fossé entre le subjectif et l’objectif. L’acception occidentale du paysage a émergé au quatrième siècle en chine et elle a subi un essor en Europe à la renaissance. Mais Newton, en 1704, serait le premier théoricien de la négation des sens induit dans l’acception occidentale du paysage en déclarant : « les phénomènes visuels tels que nous les percevons ne correspondent pas aux réalités physiques ». L’avènement de la science en occident nie donc les sens comme source du monde des idées. La fin du « tout », c’est-à-dire la fin d’un monde unitaire, ordonné et intégré de Platon a été, selon Heidegger, une simple « démondanéisation » par l’émergence de l’idée d’un univers neutre qui dépasse les sens.

La négation des sens par Newton plante un idéal occidental qui chasse le porteur des sens à partir desquels il perçoit le monde ; le milieu humain ne peut donc pas être saisi par son propre milieu humain. Une mésologie, l’étude des milieux humains, est donc nécessaire pour connaître le milieu humain courant en le contrastant à un autre. Si l’environnement est élu « en tant » que paysage pour l’humain, la mésologie apporte alors un éclairage du déploiement de la subjectité de l’être via son paysage.

Source : Berque, « Qu’est-ce que la cosmophanie (l’apparaître d’un monde) ? »