Que serait une prison-jardin ?

Durant les dix-neuvième et vingtième siècles, la justice n’est donc pas parvenue à définir un programme d’hébergement qui recèle en lui-même la participation à l’amorce de l’auto-responsabilisation. Le récent projet sur la probation de loi propose d’aviser de la forme de la condamnation à partir de la récidive ; cette dernière est un indicateur opportun pour relever un niveau d’alerte mais ce témoin ne formalise pas une prise en charge complète d’un individu à partir duquel la plasticité de sa pensée est une porte d’entrée vers la réconciliation avec soi-même, les autres et le monde. L’accompagnement systématique à l’issue de la prison améliorera significativement la sérénité pendant le séjour en détention, cependant il demeure à remplir le contenu de la prison. Sous l’antiquité, des philosophes, comme Leucippe, invitaient déjà à fabriquer la paix avec soi, avec les autres et avec le monde. Puis, Saint-Augustin et Montaigne nous enseignent qu’ils prennent possession de leur vie par écrit, à postériori avec ses confessions pour le premier, et tout au long de sa vie avec ses Essais pour le second. Et enfin, par les lumières, la peine est reconsidérée afin qu’elle participe à la justice. Au cours de l’histoire, le tête-à-tête avec soi est devenu une possession de soi au nom d’un rapport plus élevé à autrui.

En remède aux oubliettes, l’administration adopte alors un nouveau modèle de prison cellulaire dans laquelle la surveillance y est efficace. Néanmoins, après deux siècles d’application, les effets de la surveillance panoptique se heurtent encore à des complications. Par exemple : dans une entrevue, Jean Genet(1), auteur en prison sur la prison au milieu du vingtième siècle, confie que son manuscrit a été confisqué par un surveillant alors qu’il n’imaginait pas que son texte ne serait jamais lu. Il y racontait son processus mental en prison sous forme de transfiguration : dans sa cellule, il se dédouble dans d’autres figures, sa démultiplication est explicite jusqu’à une identification à la cellule. Genet annonce qu’il a subi la confiscation de son manuscrit comme une humiliation. Sans évoquer une causalité directe, il compose un roman(1) dans lequel les détenus ont élu la mort sur l’échafaud comme une gloire. La cellule agirait comme une transfusion de l’environnement humain dont les surveillants insufflent des influences primordiales dans ces tourbillons de la pensée. L’excès de surveillance provoquerait la dépossession d’un esprit provisoirement fragilisé par une reconstruction en cours. Dans la société des lieux, la religion du panoptique est une singularité où la résurgence des pensées profondes dépasse la liberté en sorte que son rattachement à la communauté est incertain.

Michel Foucault montera ensuite l’aliénation de l’esprit en généralité dans son concept de société disciplinaire par la prépondérance du “Surveiller” dans tous les rouages de la communauté. En contrepoint, dans son concept “des espaces autres”, Foucault souligne : « Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde. Le jardin, c’est, depuis le fond de l’Antiquité, une sorte d’hétérotopie heureuse et universalisante ». Dans la société des lieux, les parcs, les jardins et les campus sont des lieux de la pensée où la clôture est un effet de parois du monde, où l’espace intérieur est une allégorie de l’existence et où le végétal représente le vivant. Par exemple : au Moyen Âge, les cours seigneuriales ont initié un “jardin courtois” dans lequel les futurs prétendants au mariage s’exerçaient au dépassement de la passion qui s’évanouit quand elle est comblée. Dans ces espaces, la conciliation des difficultés est une pratique durable de soi et de ses relations à l’égard d’autrui. Ces lieux étaient des cadres clos en miniature au monde pour y surmonter les mystifications natives. Le paysage, au même titre que l’esseulement, place la conscience humaine dans un processus auto-modifiant, cyclique et rétroactif entre sa sensibilité et ses utopies, entre son corps et sa pensée, entre son histoire et sa projection, et enfin, entre son centre et son milieu humain. Dans la totalisation du monde, les horizons philosophiques sont nombreux : l’origine, l’univers, la valeur de la technique, la liberté existentielle, la participation à l’éthique, la communauté, la pensée sur sa pensée, le regard d’autrui et la disparition. Mais l’histoire regorge de milieux humains clos aux porosités variées : écoles chez les philosophes, temples chez les croyants, jardins vivriers chez les populations animistes, jardins d’agrément en Extrême-Orient par lesquels les habitants se sont employés à domestiquer leurs horizons dans une communauté de la vérité. La maîtrise de son action et la possession de soi par l’exercice de sa conciliation au monde, aux autres et à soi-même est une signification majeure à laquelle la personne humaine peut s’exercer dans un jardin en tant que paysage et dans un milieu humain clos.

(1) Jean Genet, Miracle de la rose, éd. originale : 1946 ([Paris]: [Gallimard], 1977).