Par-delà nature et culture, de Philippe Descola.

Commentaire préalable : Philippe Descola, anthropologue, présente les quatre grandes formes d’ontologie de l’humanité. Chaque ontologie est une combinaison de différences ou de ressemblances entre la physicalité et entre l’intériorité.

 

Généralités.
La forme du groupe social dans toutes les sociétés n’est pas la cause d’une ontologie mais elle en est la conséquence. Chez certaines populations, un groupe sujet peut revêtir la forme d’une agrégation d’humain et de non-humains ; mais la dissociation entre les humains et les non-humains est universelle dans les quatre ontologies. La physicalité est tout dispositif matériel dont le corps permet d’agir sur le monde ; et l’intériorité ressort de l’invisible, de la conscience, de l’âme, de l’esprit ; elle se manifeste par ses effets. Chaque ontologie se distingue par un sujet qui émerge sous la forme d’une entité légitime et efficace, non nécessairement humaine ou individuelle. Pour appréhender ces ontologies, la matrice contrastive « Nature et Culture », propre à l’occident et à son ontologie naturaliste, est à ne pas essentialiser.

 

ONTOLOGIE

ANALOGISME

NATURALISME

ANIMISME

TOTÉMISME

PHYSICALITÉ

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INTÉRIORITÉ

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Légende

««««« Différence

£££££ Ressemblance

 

Analogisme.

L’analogisme est l’ontologie de l’antiquité et du Moyen Âge. Chaque vivant y est une singularité. Les intériorités et les physicalités de chaque être sont différentes. Le monde est complexe par des couplages, il doit être relié. « La chaîne de l’être » de Plotin illustre le rejointoiement nécessaire à la dissociation des sujets. La forme du groupe est une hiérarchie de segments des maillons de l’Être parfait jusqu’aux plus humbles. L’analogisme se caractérise par son goût pour les grandes synthèses dont les causes du présent sont récitées.

 

Naturalisme

Le naturalisme est l’ontologie de l’occident depuis le dix-septième siècle. Il se présente par un rapport à la société au moyen de deux monismes : naturaliste, et culturaliste. Il est l’héritier de l’ontologie analogiste, avec laquelle il a fait scission depuis la révolution scientifique. Dans l’ontologie naturaliste, les physicalités se ressemblent mais les intériorités, seules reconnues aux humains, sont différentes. La caractéristique du naturalisme est la recherche des phénomènes par leurs origines ; cela implique un dualisme du réalisme cognitif qui oppose sujet connaissant au monde connu.

 

Animisme.
L’animisme est une ontologie dans laquelle la matrice contrastive entre la nature et la culture est inexistante. Les rapports avec les animaux et les plantes revêtent les mêmes rapports que de personne à personne en occident. Toutes les entités ont la même intériorité que les humains. Deux polémiques illustrent les questionnements des animistes et des naturalistes lors de leur rencontre à l’occasion de la découverte des Amériques : du côté des colons, un arbitrage a été prononcé par le pape à propos de leur âme lors de la controverse de Valladolid ; alors que du côté des animistes, les colons ont été putréfiés pour connaître leurs physicalités. L’animisme est caractérisé par l’absence des polarités (chaud/froid, sec/humide) et par l’absence de sacrifices. Selon le mythe animiste, la nature est une série d’événement pour différentier une entité. La spéciation est une histoire des acquisitions de caractères physiques, tout en conservant une même intériorité. Les êtres font l’objet de métamorphoses temporaires aux identités troubles, il est donc difficile d’identifier le sujet derrière un être.

Totémisme.
Selon Lévi-Strauss, l’ontologie totémiste est une continuité physique, psychique, et morale entre humain en groupes et groupes de non-humains, cette continuité renvoie à des prototypes abstraits entrainant des propriétés qui font qu’humains et non humains appartiennent à une même classe en dépit des différences morphologiques. Les groupes collectifs sont ontologiquement autonomes mais ils sont non socialement autonomes. Une classe totémique tire sa légitimité et son identité du fait qu’elle partage les mêmes propriétés prototypiques mais elle ne peut qu’exister en relation avec d’autres classes en échangeant des biens, et des services. Chez les aborigènes d’Australie, les espèces animales sont appelées par des propriétés (le sautillant, le soyeux, …) dont les humains et des non-humains se partagent l’appartenance.

Source : Philippe Descola, Huguette Déchamp et Serge Tziboulsky, « Par-delà nature et culture », Conférences d’AGORA, mai 2006. http://www.agorange.net/conf_decola.PDF, analyse des notes de la conférence publiées à la page.