Où réside l’esprit du lieu ? D’Augustin Berque.

Sous Circée, les lieux avaient un souffle vivant comme les humains, ils nous retenaient sous leurs charmes. Les génies des lieux, les lieux et les génies étaient des moments de l’existence ; ils ont en commun leurs singularités. L’œuvre humaine, sous l’antiquité, a donc d’abord donné naissance à un lieu plein d’idées à partir duquel un espace se déploie dont Euclide en propose une théorie qui se voulait être du calcul. L’arrivée du christianisme chasse les génies en un dieu unique qui concentre tout le sacré. L’espace absolu du monothéisme neutralise les lieux et les lieux sacrés païens sont reconvertis avec un nom de Saint. Par cela, la ville du Moyen Âge veut se libérer de la terre en s’élevant au ciel. Le christianisme a donc donné une âme à un espace euclidien. L’identité du sujet, dont est issue le christianisme, domine depuis Platon, y compris jusqu’au dix-neuvième siècle où un esprit dit fort revendique une rationalité. La logique de l’identité du sujet produit des effets dont la personne humaine pâtit, le corps étant supprimé.

L’espace universel de la modernité, sous-tendu chez Euclide, s’est mis en place au seizième siècle, il est appelé « espace absolu » dans la cosmologie de la physique newtonienne. La dualité du moderne classique essentialise une subjectivité humaine et une objectivité du monde. Ce dualisme a procuré des avantages, dont la connaissance, mais il a fait perdre le lien entre les choses. Le dualisme a discrédité le couple objet-sujet alors que l’un et l’autre se rehaussent mutuellement. Depuis, la personne humaine s’abstrait le monde en un simple objet ; cela est une tendance suicidaire illustrée par les voitures dans Paris au cours des années 60. En oubliant l’humain dans la rationalité d’un système d’objet, il domine la demeure humaine par excellence. Le scientifique rehausse l’abstraction de la subjectivité jusqu’à une tyrannie que la personne humaine accompagne en se soumettant à son fonctionnalisme. Descartes donne un nom à cet espace, une étendue, mais l’étendue cartésienne demeure sans souffle vivant dans la demeure humaine. La modernité a tendu également à effacer les génies et à effacer la singularité des lieux, des génies, au bénéfice de l’uniformité. En architecture, l’émergence de l’appellation « espace universel » est corrélée aux dissolutions des singularités du lieu en se perdant dans une architecture sérielle qui se déploie en différentes villes de la terre.

La phénoménologie, la philosophie d’Heidegger, s’élève contre le modernisme : la place n’est pas l’emplacement, il ne demeure pas de lien ontologique entre la place et entre l’emplacement. Si les choses existent, ne sont-elles pas seulement des projections de la subjectivité humaine sur les choses, sur les lieux et sur le monde ? La vie se soutient par une échelle qui part de la terre et qui va jusqu’au monde : Terre – Biosphère – Écoumène : un système physico-chimico-biologico-éco–techno–symbolique où la terre, la biosphère et l’écoumène sont respectivement un ensemble physico-chimique, la sphère où réside la vie, et l’ensemble des systèmes techniques et symboliques propres à l’humanité.

La réalité est nécessairement investie de la subjectivité d’un interprète. Pour qu’il y ait de la communication des sens, il faut que les choses fassent du sens. La tendance actuelle de la science cherche à faire revenir le lieu mais elle ne s’occupe uniquement de la relation que la personne humaine possède avec la nature. En évitant le retour au mythe du sensible de l’antiquité avant l’avènement de la période de la raison. De préférence, Augustin Berque propose de réinventer une rationalité pour faire vivre les lieux dans les milieux humains. Il propose une ré-invocation par un ré-enchantement des lieux à l’image de l’appellation ancienne du « Pneuma » : la chair humaine a besoin de respirer, de revenir à la pensée du souffle vivant car l’espace peut avoir aussi besoin de respirer. Les lieux du milieu humain peuvent être empreints de vie par l’être qui y demeure.

Source : Berque, « Où réside l’esprit du lieu ? »