L’illusion comique (1635) de Corneille, par Raphaël Enthoven.

Dans la pièce de l’Illusion comique, le personnage de Matamore consent à la vérité de son illusion dans laquelle il s’est lui-même placé et dans laquelle sa cour ne cherche pas à l’en sortir. À défaut de sortir de l’illusion, la seule alternative de certaines philosophies est de l’entretenir. Par exemple, la philosophie de la phénoménologie, qui étudie les phénomènes, pointe l’incertitude irréductible que la personne humaine tire de ses perceptions mais elle n’ose pas prolonger sa critique en l’appliquant au sujet qui perçoit. En effet, le sujet, auquel la phénoménologie ne renonce pas, serait construit par ses perceptions incertaines mais le sujet serait, par voie de conséquence, aussi incertain que les perceptions que la phénoménologie met en doute.

À l’image de la phénoménologie, des philosophes pâtissent également des mêmes apories. Descartes annonce qu’il donne sa créance à ce qui est absolument sûr et certain mais il ajoute qu’il est infiniment probable qu’on peut faire une différence entre l’état de veille et l’état de songe. Descartes pense qu’il sort de son rêve sans s’éveiller, il augmenterait donc sa conscience ; mais un gain de précision est illusoire et il n’est pas suffisant pour décrocher la vérité. Descartes, ne veut pas sortir de son illusion, c’est donc l’inversion de l’effet : c’est l’illusion qui produit la vérité. Descartes est donc dans une illusion qui s’affirme comme telle car il subordonne sa certitude à une probabilité dont l’infini qu’il invoque lui permet de se leurrer à défaut d’acter l’erreur de jugement qu’il a induit par un improbable mais non impossible.

En philosophie, la condition du philosophe est périlleuse lors de la transmission d’un savoir qu’il a acquis parce que les personnes humaines veulent être dupes. Le philosophe, porteur d’un savoir, et qui décide de transmettre ce savoir à ses congénères, sera tué car vouloir sortir autrui de l’illusion promet le vrai mais cela ne promet pas ce que l’illusionné approuve. L’illusionné ne sort de son illusion uniquement quand il annonce qu’il a été dupe. La condition de la personne humaine enseigne à être trompée, mais la personne humaine possède en elle la possibilité de connaître l’illusion dans laquelle elle s’est placée. Néanmoins, vouloir sortir de l’illusion demeure encore une illusion et croire, qu’à coup de vérités, la personne humaine s’affranchit de l’illusion est encore une illusion.

Source : Raphaël Enthoven, « L’illusion Comique, Corneille », Le gai savoir, mai 2015. http://www.franceculture.fr/emission-le-gai-savoir-l’illusion-comique-corneille-2015-05-31, d’après notes de l’émission radiophonique publiée à la page.