Les formes de l’espace construit et de la pensée : du village Bororo à la ville-réseau, par M. Hénaff.

Lévi-Strauss, dans « Tristes tropiques », s’interroge : la ville de São-Polo montre-t-elle une cosmologie, comme le montre un village traditionnel dans la forêt tropicale ? La morphologie de l’habitat et le placement des huttes du village Bororo affichent une congruence entre la disposition spatiale des habitations et le fonctionnement dont les assignations des positions sociales représentent le monde cosmique de la tribu qui y habite. Dans le village Bororo, la forme du village est l’expression de sa pensée ; le schéma du sens des traditions du village Bororo et le schéma de son système social étaient trop compliqués pour se passer du schéma rendu patent par un plan du village. Le plan d’aménagement du village Bororo est donc un outil de pensée.

À une autre échelle et dans notre monde, la beauté de New-York tient à la transposition de notre œil de la ville au niveau d’un paysage artificiel où les plans des aménagements et où les principes d’urbanismes ne jouent plus. La ville contemporaine n’est pas un outil de pensée patent à l’instar de celui du village Bororo, mais la ville contemporaine est la naissance d’un archipel : une ville réseau connectée à une nébuleuse planétaire. Chicago et São-Polo sont également des villes réseaux reliées à cette nébuleuse ; mais Washington, par exemple, est une ville déconnectée par son urbanisme en forme de cage étoilée, trop charpentée. La ville contemporaine se développe en grappes ; c’est un dispositif ouvert et non centré. Elle est en rupture avec la ville historique délimitée par un rempart dont le symbole est un dedans sain et sacré, et un dehors profane.

Sous la ville médiévale européenne, les constructions étaient autour de la cathédrale, en symbolique à la ville sainte : une Jérusalem céleste. La ville monumentale de l’ère médiévale européenne était un résumé du monde céleste en résumé d’une totalité organique, où le monument gothique illustrait la théorie scolastique dont le traité se lisait en mots de pierres. Cette pensée est représentative de l’ontologie analogiste de l’époque. La ville monument de l’ère médiévale est une affaire de symboles au même titre que le village Bororo : une expression de la pensée et une pensée en actes. L’effondrement de la ville monument appartient au possible du monument lui-même ; la ville monument a donc disparu avec l’avènement de la ville industrielle en dépit qu’il en demeure des vestiges dans les anciens centres villes. À contrario, les banlieues modernes sont sinistres, monotones et sans dimension architecturale ni symbolique. La formation de la ville actuelle n’exemplifie plus une cosmologie. La ville moderne est un dispositif social de production, elle ne dresse plus de monument. Néanmoins, la ville est attendue comme une réalité symbolique, et le symbole est attendu comme non-séparable de la fonction. La ville moderne est pensée comme un moteur de la révolution industrielle, elle est incubatrice d’innovations, d’adductions, dont le travail a supplanté la symbolique du monument ; le schème du travail et du réseau de l’ontologie naturaliste était donc présent dans le schème céleste de l’ontologie analogiste.

Une nouvelle lignée de signification refait surface : la dimension du réseau entre le village Bororo et la mégalopole. La ville est illustrée par l’attirance du désordre créatif de New-York face à la géométrie rigide de Washington. La ville est un marché d’échanges de savoirs où le rattachement à la profession est valorisé par rapport à l’appartenance ethnique ou à la parenté. C’est ce que la rue moderne symbolise : un accélérateur de connaissances. La ville réseau est un espace multi-centré avec ouverture dont les dispositifs culturels, spatiaux, cognitifs, sociaux, technologiques, sont dans un réseau qui dépasse le simple étalement. Les villes réseaux sont un dispositif réticulé, elles sont des archipels d’habitations avec des nœuds pour l’administration et le commerce. L’espace urbain à l’âge électronique est la référence d’un système neural flottant au milieu d’un cerveau collectif. Même si elle ne montre pas de plan patent, la ville réseau est bien une forme de la pensée comme le montre le village Bororo.

Source : Marcel Hénaff, « Forme de l’espace construit, forme de la pensée : du village Bororo à la ville-réseau », Collège de France, 14 octobre 2011. http://www.college-de-france.fr/site/colloque-2011/symposium-2011-10-14-14h00.htm, d’après notes de la conférence publiée à la page.