Le proche et le lointain, Rainer Maria Rilke.

« Il est en effet possible que notre nature nous fasse souvent payer ce que nous lui imposons de disparate, d’étranger, et qu’il se creuse entre nous et notre milieu des failles profondes. Mais pourquoi nos pères ont-ils tant lu sur ces mondes étrangers ? En cédant à des rêves, à des désirs, à de vagues images fabuleuses, en acceptant que leur cœur, éperonné par une manie d’aventure, changeât de pas, en se tenant à leur fenêtre avec au fond d’eux-mêmes ces lointains sans limites et mal compris, avec ce regard tournant presque dédaigneusement le dos à la cour et au jardin proches, ce sont eux qui ont provoqué la tâche et le travail de correction qui nous sont imposés aujourd’hui. N’ayant plus d’yeux pour ce qui les entourait, ils perdaient de vue toute la réalité ; le proche leur semblait ennuyeux et banal, le lointain était soumis aux caprices de leur imagination. C’est ainsi que le proche comme le lointain sont tombés dans l’oubli. C’est pourquoi il nous incombe de ne distinguer nullement entre les deux, de les assumer l’un et l’autre et de les rétablir comme la seule réalité – qui ne connaît, en fait, ni fragmentation, ni limitation, qui n’est pas banale autour de nous et romantique un peu plus loin, ennuyeuse ici et là toute variété. Ils distinguaient alors très artificiellement entre l’inconnu et le familier ; ils ne se rendaient pas compte à quel point l’un et l’autre, partout, sont inextricablement mêlés. Constatant que le proche ne leur appartenait pas, ils en déduisaient que tout ce qui valait la peine d’être possédé se trouvait à l’étranger, et en nourrissaient leur nostalgie. Du même coup, cette nostalgie inventive et sans limites leur semblait prouver la beauté et la grandeur de son objet. Car ils nous croyaient encore en mesure d’ingérer, d’absorber quelque chose, alors que nous sommes, dès l’origine, comblés au point qu’aucune chose ne saurait s’y ajouter. Mais agir, toutes les choses le peuvent. Et toutes agissent de loin, les proches comme les lointaines, aucune ne nous atteint, toutes sont en rapport avec nous par-dessus des abîmes, et l’anneau qui est à mon doigt ne peut pas mieux entrer en moi que les plus lointaines étoiles entrer en nous ; les choses ne peuvent nous atteindre qu’à l’instar des rayons ; et, de même que l’aimant éveille et ordonne les forces cachées en quelque objet sensible, elles peuvent, en agissant sur nous, créer en nous un nouvel ordre. Avec une pareille conception, le proche et le lointain ne sont-ils pas abolis ? Et n’est-ce pas la nôtre ? »

Rainer Maria Rilke, Philippe Jaccottet et Blaise Briod, Œuvres, Tome 3 : Correspondances (Paris: Seuil, 1976), extrait page 88, Correspondance à Clara Rilke, le 25 février 1907.