Le Panoptique (1786), de Jeremy Bentham.

  • Extraits de la « première partie : le Panoptique. »

« Veillez à l’éducation d’un homme, c’est veiller à toutes ses actions : c’est le placer dans une position où on puisse influer sur lui comme on le veut, par le choix des objets dont on l’entoure et des idées qu’on lui fait naître. […] Que doit être une prison ? Un séjour où l’on prive de leur liberté des individus qui en ont abusé, pour prévenir de nouveaux crimes de leur part, et pour détourner les autres par la terreur de l’exemple. […] Les plus grandes rigueurs des prisons, les fers, les cachots, ne sont employés que pour s’assurer des prisonniers. Quant à la réformation, on l’a généralement négligée soit par une indifférence barbare, soit parce qu’on a désespéré d’y réussir. […] L’inspecteur invisible lui-même règne comme un esprit mais cet esprit peut au besoin donner immédiatement la preuve d’une présence réelle. […] Être incessamment sous les yeux d’un inspecteur, c’est perdre, en effet, la puissance de faire mal, et presque la pensée de le vouloir. […] il ne peut pas y avoir de tyrannie du subalterne, de vexation secrète. Les prisonniers, de leur côté, ne peuvent point insulter ni offenser les gardiens les fautes réciproques sont prévenues […]. Dans le panoptique, au moment où le magistrat fait son entrée, la scène entière est déployée à ses regards. Il y aura, d’ailleurs, des curieux, des voyageurs, les amis des parents des prisonniers, des connaissances de l’inspecteur et des autres officiers de la prison qui, tous animés de motifs différents, viendront ajouter à la force du principe salutaire de l’inspection, et surveilleront les chefs comme les chefs surveillent tous leurs subalternes. […] On ne forme point de desseins quand on voit l’impossibilité de les exécuter ; les hommes se rangent naturellement à leur situation, et une soumission forcée amène peu à peu à une obéissance machinale. […] Ce serait un théâtre moral dont les représentations imprimeraient la terreur du crime. […] »

Panoptique

  • Extraits de la « seconde partie : de l’administration du panoptique. »

« Il faut, avant tout, rappeler sommairement les objets qu’on doit se proposer dans toute institutions de ce genre : détourner de l’imitation des crimes par l’exemple de la peine, prévenir les offenses des prisonniers pendant leur captivité, maintenir la décence parmi eux, conserver leur santé et la propreté qui en fait partie, empêcher leur évasion, […] leur donner les instructions nécessaires, les plier à des habitudes vertueuses […]. On ne doit pas rendre sa condition meilleure aux individus de même classe qui vivent dans un état d’innocence et de liberté […]. La transparence de l’administration, si je puis parler ainsi, est la seule sécurité durable ; mais la transparence même ne suffit pas s’il n’y a pas des observateurs curieux pour tout examiner avec attention […]. C’est qu’on se borne à faire des règlements, et que les règlements seront toujours vains, jusqu’à ce qu’on ait trouvé le moyen d’identifier l’intérêt des prisonniers et de leur gouverneur […]. Les assurances sur la vie des hommes sont une belle invention qu’on peut appliquer à un grand nombre d’usages, mais surtout dans le cas où il s’agit de lier l’intérêt d’un homme à la conservation de plusieurs […]. Séparations en classes et en compagnies : le plus vicieux à tous égards, c’est de les confondre tous ensemble […]. Où les prisonniers sont entassés, ne laisse aucun intervalle où la réflexion puisse travailler, où le repentir puisse germer et fructifier […]. Mais le crime peut-il être blâmé parmi les criminels ? Qui d’entre-eux se condamnerait lui-même ? Qui ne chercherait pas à faire des amis plutôt que des ennemis parmi ceux avec lesquels il est forcé de vivre ? Le monde qui nous environne est celui dont l’opinion nous sert de règle et de principes. Des hommes séquestrés dans la confusion font un public à part ; leur langage, leurs mœurs, s’assimilent […]. Et les plus méchants en imposent à tous les autres. Ce public ainsi composé appelle de la condamnation du public extérieur, et casse sa sentence. Plus ce peuple, enfermé dans cette enceinte, est nombreux, plus les clameurs sont bruyantes, plus il est aisé de noyer dans le tumulte le faible murmure de la conscience […]. Howard, qui avait accumulé tant d’observations sur les prisonniers, avait bien vu que la solitude absolue, qui produit d’abord un effet salutaire, perd assez promptement son efficace, et fait tomber un malheureux captif dans le désespoir, la folie ou l’insensibilité […]. Le troisième système consiste à agrandir les cellules et à leur donner assez de capacité pour recevoir deux, trois, et même quatre prisonniers, en les assortissant, comme je dirai bientôt, de la manière la plus convenable pour les caractères et des âges […]. Les petites associations sont favorables à l’amitié qui est la sœur des vertus […]. Chaque cellule est une île : les habitants sont des matelots infortunés ; jetés dans cette terre isolée, par un naufrage commun, ils sont redevables l’un à l’autre de tous les plaisirs que peut donner la société ; adoucissement nécessaire, sans lequel leur condition, qui n’est que triste, deviendrait affreuse […]. Passons à l’emploi du temps : une importance infinie pour leur préparer les moyens de vivre honnêtement du fruit de leur travail […]. La crainte et la servitude n’avanceront jamais dans la carrière aussi loin que l’émulation ou la liberté […]. Chaque maison de pénitence doit être une école […]. Provisions pour les prisonniers libérés : On a tout lieu de penser qu’après un cours de quelques années, peut-être même quelques mois seulement, d’une éducation si stricte, les prisonniers accoutumés au travail, instruit dans la morale et la religion, ayant perdu leurs habitudes vicieuses pour l’impuissance de s’y livrer, sont devenus des hommes nouveaux. Il y aurait cependant une grande imprudence à les jeter dans le monde sans gardien ou sans secours, à l’époque de leur émancipation, où l’on peut les comparer à des enfants longtemps gênés, qui viennent d’échapper à la surveillance de leurs maîtres. »

Jeremy Bentham est un philosophe anglais utilitariste, dont la pensée est de considérer les effets de sa philosophie pour aviser de sa pensée. L’utilitarisme est une alternative à la philosophie continentale européenne de l’idéalisme dont l’objet est de construire une morale idéale a priori. Dans son livre « Panoptique », Bentham présente un nouveau modèle d’établissement pénitentiaire afin de pallier aux désordres psychologiques qu’infligeaient les bastilles de l’ancien régime car ces dernières tendaient par leur architecture labyrinthique, et en dépit du travail des surveillants, vers des oubliettes où les personnes écrouées s’accoutumaient à l’insensibilité. L’architecture proposée par Bentham est une disposition spatiale par laquelle un unique surveillant placé en position centrale peut superviser de nombreuses cellules en vue de permettre des activités collégiales en petit nombre et en toute sécurité ; ainsi, les personnes incarcérées seraient préservées des méfaits d’une longue période d’enfermement solitaire. En complément, Bentham détaille profondément toutes les méthodes d’administration et toutes les modalités d’application pour une gestion dédiée de ce nouveau type d’établissement : unique directeur, calendrier, catégories, habillement, adaptation, restauration, santé, transparence, pérennité et travail. Les rythmes et les espaces de vie des détenus étant tous maitrisés, cette gestion et cette disposition architecturale permettrait de façonner un projet de vie pour tous les détenus autour du travail en relai des premiers effets bénéfiques de l’enfermement.

Ce texte suggère que la prolongation de l’enfermement au-delà des premiers effets révolus, se révèle corrosive si elle n’était pas accompagnée d’un réamorçage d’un projet de vie en communauté. Y compris pour un détenu qui résisterait à l’insensibilité, l’enfermé se questionnerait sur la véracité du bien que recèlerait une condamnation si au bout du processus d’incarcération, il n’existait pas la possibilité d’une issue positive. En dépit qu’un enfermé ait déjà consenti à un amendement, une incarcération qui ne recèlerait pas d’une possibilité d’un bien à terme pourrait faire douter le détenu quant à la volonté d’amendement recherchée chez lui. Dans ces conditions de doute, le détenu ne croirait éventuellement pas à une réinsertion dont la réussite est nécessairement assujettie à une motivation animée par le détenu lui-même. En outre, Bentham prévient « de la grande imprudence de jeter les détenus accoutumés au travail et à la discipline dans un monde sans gardien et sans secours ». Avant même le retour d’expérience de son nouveau modèle de prisons panoptiques, Bentham pressentait que sa proposition de prison ne se départirait pas de marquer les esprits en profondeur de façon à compromettre une réinsertion sans suivi. Pour pallier à cet effet, Bentham suggérait déjà la nécessité d’un accompagnement par une probation, pour ré-acclimater la personne libérée au rythme ouvert de la société et éviter ainsi qu’elle ne rechute à nouveau suite aux effets annexes issus d’un enfermement dont l’objet est de prévenir de nouveaux crimes, y compris après la libération.

Source : Jeremy Bentham et Christian Laval, Panoptique : mémoire sur un nouveau principe pour construire des maisons d’inspection, et nommément des maisons de force ([Paris]: Mille et une nuits, 2002), prises de notes et commentaire du contenu du livre.