Le milieu humain clos.

Intériorité

« Brulé par plus de feux que je n’en allumai » – Pyrrhus, dans Andromaque de Racine.

« Il faut avoir été reconnu par l’autre pour espérer se connaître soi-même sans trébucher. » – Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste.

« Nos prisons sont pleines, mais vides de sens. » – Christiane Taubira, Garde des Sceaux, 2012.

(Thème des dessins insérés dans le texte : le réel en miniature du monde)

Liminaire.

L’article présent est un rassemblement d’idées préalables à propos de la conception d’une prison. Le rôle actuel du personnel pénitentiaire est annoncé dans la campagne de recrutement ci-après (autorité, respect, humanité, écoute). Cependant, la sérénité ne se déclare pas, elle s’installe dans un contexte propice. Le personnel pénitentiaire est certes déterminant pour insuffler la sérénité en prison mais il est attendu que la forme de l’architecture participe à la sérénité en donnant à ressentir la valeur de la personne humaine. Sans une architecture appropriée, le personnel pénitentiaire est inopportunément surchargé de travail afin de traiter les désordres issus des pathologies des gabarits des bâtiments.

Surv2

Campagne de recrutement de surveillants Autorité, Respect, Humanité, Écoute

Les paysages architecturés des civilisations éloignées suggèrent que la levée de sens est un état de l’être suscité par la justesse des gabarits architecturaux. En France, la vacuité architecturale de la prison révèle l’absence de recherche de lever de sens dont le bénéfice de ce dernier serait de conforter des reconstructions pérennes de la personnalité. Cet article propose donc de dresser une hypothèse de cheminement d’état d’être en prison, à partir de laquelle les gabarits des bâtiments feraient l’objet d’un discours architecturalement ergonomique aux mouvements de la pensée dans ce contexte.

pyramides

Pyramides pointant vers les étoile

La levée de sens.

À la révolution française, la méditation recherchée par l’enferment avait été retenue pour établir une peine principale. C’était l’issue par une réinsertion qui approuvait une justice républicaine. Soi, les autres et le monde étaient des objets, ou des moyens, prétendument maturés en sujets, ou en finalités, par un esseulement adéquat. Depuis, les réflexions sur les états d’être dans un lieu clos ont été délaissées. Architecturalement, c’est le patio en miniature du monde qui a été relégué. Les effets escomptés de cette nouvelle forme de peine ne parviennent pas, et le recours à une sécurité sans cesse croissante pointe la vacuité du projet de vie proposé au condamné.

patio3

Patio aux parois du monde

L’auto-responsabilisation est une qualité innée à la personne humaine dont la maturation est parfois tardive mais dont la dormance peut être levée par des variations de gradient d’un isolement relatif aux états d’être. C’est dans le cadre d’un placement dans un milieu humain clos que le condamné est soumis à un processus amorcé par son intranquillité et dont le produit attendu à terme est de rejouer l’ordonnancement d’un nouveau monde au centre duquel la justice est un horizon.

Le sujet.

Selon des courants philosophiques, le monde ne serait qu’une croyance transmise de générations en générations. Le monde, tel qu’il apparaitrait aux sens, serait si véritable qu’il échapperait au jugement de vérité. Il ne serait qu’une invention de l’appareil cognitif dont l’illusion leurrerait la conscience qui le perçoit. Il faudrait donc ne pas en être dupe ; mais l’absence de quelque-chose fait naître à l’esprit la possibilité de sa présence, et l’histoire illustre que les mondes, qui ont chuté, ont été remplacés par d’autres. Si la prison pouvait faire chuter la perception du monde, alors elle pourrait être également le lieu de la reconstruction d’un nouveau monde. Dans ce cas, le contexte humain immédiat serait mobilisé pour y puiser des significations afin d’établir des fondations sur lesquelles naîtrait un nouveau monde par la représentation et non par la perception.

bonsai3

Bonsai : intériorité et paysage

Afin de traiter les modalités de la maturation du monde en dépassant l’écueil de son ambivalence, cet article suppose qu’un être vivant soit doté de deux facultés. L’une est intrinsèque à l‘individu, elle est antérieure à la création mentale d’un monde et son objet est de lever des significations telles que le proche et le lointain ; l’autre faculté est une pensée cursive, elle est postérieure à la construction mentale du monde et elle se remplie d’historiques du parcours des significations intrinsèques. Ces deux facultés s’échafaudent mutuellement, elles sont sont synergiques, et elles ont tendances à rapprocher leurs silhouettes dans la durée.

La contingence du milieu humain clos peut être bordée par le personnel de façon à faire naître chez le sujet sa propre capacité à générer un discours sur soi, les autres et le monde. La contingence peut être également encadrée par un espace propice à la levée de sens. Par le placement du sujet dans un milieu humain clos où le dosage de solitude fait l’objet d’une science, l’effet du ralentissement de la course du temps est la mise en mouvement du processus de révision des capacités intrinsèques du sujet.

Le personnel pénitentiaire.

Dans une prison, le « lointain humain » est soustrait à la vue du condamné. Il est transitoirement substitué par le personnel. Ainsi placé dans la solitude, et donc en présence de son intranquillité, le sujet entame un processus de déconstruction et de reconstruction de lui-même. Ce sont les premiers effets de l’enfermement. Ce processus est suivi d’un second processus. Le sujet déconstruit et reconstruit sa représentation du monde. C’est dans le réflexe mental de la « présentation à nouveau » de ce qui a été soustrait aux sens que résident les effets complets de la solitude. La représentation du monde se fait hors de la perception du monde, elle s’établit dans un contexte où le monde est absent mais désiré. Après ces deux processus, le sujet a acquis la capacité de déconstruire et de reconstruire un discours intérieur. Dès que l’installation du discours intérieur est parachevée, la voie vers la réinsertion peut prendre le relai. Cependant, pour qu’elle soit confortée, la réinsertion doit être suffisamment possible en détention et dans la société pour qu’elle soit envisagée par le condamné.

Athène

Perspective de l’agora à l’acropole.

Le personnel pénitentiaire est le médiateur de la tempérance et il se présente comme un jalon temporel vers soi-même puis vers la société. La maîtrise de la représentation de soi par le sujet est une étape vers la maîtrise de la représentation de la société. La possession de soi simule ce qu’elle serait après l’application de plusieurs cycles de va-et-vient entre l’intériorité et le lointain jusqu’à effacement des progrès. Cela permet d’apprécier la pertinence des transformations de soi et d’aviser des éventuelles corrections qui incombent dans la durée au regard de l’avancement à l’instant.

C’est en écoutant le détenu et en étant écouté par le détenu que le personnel pénitentiaire transmet les outils centraux de la conciliation de soi-même, aux autres, et au monde. Ces outils sont transmis par une rencontre entre individus dont l’application par les surveillants aide à l’incorporation chez le détenu. Cette écoute est institutionnelle, elle permet au détenu désireux de s’assurer que son état d’avancement soit reconnu. Cette écoute est éventuellement limitée au regard du processus interne du sujet, elle peut alors être épaulée par une écoute spécifique et dispensée par un professionnel confident.

Les cheminements des états d’être dans un milieu humain clos.

Sous l’idée de justice, deux formes de la justice apparaissent. Une première forme de justice est institutionnelle, elle est placée entre le personnel pénitentiaire et la cellule. Cette justice recèle de ce qu’approuve le sujet après sa peine. Il s’agit d’une seconde forme de justice placée entre la singularité et l’universalité.

Le milieu humain clos.

Un milieu humain clos est un moyen parmi d’autres de provoquer la maturation des significations vers une auto-responsabilisation. La prison comme un milieu humain clos est une forme d’esseulement dont l’effet attendu est l’amorce, l’amplification et la stabilisation à terme de l’auto-responsabilisation. Ce milieu humain est un lieu clos dont la sensation transmise au détenu est celle du monde miniaturisé dans lequel le sujet peut se ré-acclimater par jalons au monde extérieur. Il est un voyage intérieur au cours duquel le sujet se raconte son histoire. Architecturalement, les murs de la cellule peuvent transfigurer le détenu vers une complétude de soi, et les murs de l’enceinte peuvent être appréhendés comme une société en miniature. Les murs de la cellule et les murs de l’enceinte portent ainsi un sens de l’existence.

inca3

Macchu Picchu : de la roche du microcosme à la silhouette de la montagne du macrocosme.

Le lieu.

Le programme fonctionnel d’une prison est nécessairement dominant. Les gabarits architecturaux ne sont pas prioritaires mais la confection d’un discours à propos des gabarits aiderait à l’architecture carcérale. Sans discours sur ceux-ci, les gabarits sont exposés à des désordres en matière de cohésion. Or, les enjeux architecturaux participent à la salubrité de la sémantique dans la durée, ils participent donc à la sécurité et ils plantent un contexte qui suscite une levée de sens dont la robustesse se perdure après la sortie définitive.