“Les champs, les villes, les idées sont des choses totalement fictives”, Pessoa.

«  La plus part des gens souffrent du default de ne pas savoir dire ce qu’ils voient ou ce qu’ils pensent. […] Dire c’est renouveler. Les gens imaginent que définir, c’est dire ce que les autres veulent qu’on dise et non pas ce qu’il faut dire pour définir. La littérature est un effort pour rendre la vie réelle. Même si nous le savons tous, même si nous agissons sans le savoir, la vie est absolument irréelle dans sa réalité directe : les champs, les villes, les idées sont des choses totalement fictives nées de notre sensation complexe de nous-même. Toutes nos impressions sont incommunicables, sauf si nous en faisons de la littérature. Les enfants sont de grands littérateurs, car ils parlent comme ils sentent et non pas comme on doit sentir lorsqu’on sent d’après quelqu’un d’autre : ‘ J’ai envie de larmes ‘. La vie ne vaut pas d’avantage, le reste ce sont des hommes et des femmes, des amours supposées, des vérités factices. »
«  De même que nous avons, tous, que nous le sachions ou non, une métaphysique ; de même que nous le voulons ou non, nous avons tous une morale. J’ai une morale fort simple. Ne faire à personne ni bien ni mal. Ne faire de mal à personne parce que, non seulement, je reconnais aux autres tout comme à moi-même le droit de n’être gêné par personne mais aussi parce que je trouve […] les maux naturels suffisent largement. Nous vivons tous ici-bas au bord d’un navire parti d’un port que nous ne connaissons pas et voguant vers un autre port que nous ignorons. Nous devons avoir vers les uns et vers les autres, des amabilités de passagers embarqués pour un même voyage. Et ne pas faire de bien parce que je ne sais ni ce qu’est le bien lorsque je crois le faire. Sais-je quels malheurs je peux entrainer en faisant l’aumône ? Sais-je quels maux je peux causer si j’éduque ou si j’instruit ? Dans le doute, je m’abstiens. Et il me semble même qu’aider ou conseiller est encore une certaine manière de commettre la faute d’intervenir dans la vie d’autrui. […] Si je ne fais de bien par souci moral, je n’exige pas non plus qu’on m’en fasse. »
Pessoa, Fernando, Françoise Laye, Robert Bréchon, Eduardo Lourenço, and Richard Zenith. Le livre de l’intranquillité de Bernardo Soares. Paris: C. Bourgeois, 2011.