La variation d’échelle, par Philippe Descola.

« Si le Mont-Saint-Michel est reconnu comme un paysage remarquable ; ce n’est pas tant parce que ceux qu’il l’ont édifié au fil des siècles se sont plu à faire de jolis bâtiments adaptés au site, mais bien plus probablement parce que le projet de faire de ce site tout entier un signe de la présence divine a été perçu par un très grand nombre de visiteurs, y compris par ceux qui n’ont aucune affinité avec le christianisme ou même avec les religions du Livre. […]

« En effet, les critères du beaux sont si variable d’une culture à l’autre que l’on serait, en fait, bien en peine de définir un parangon universel de la beauté d’un site de sorte que la satisfaction esthétique que nous pouvons éventuellement dériver de la contemplation d’un lieu, ou des représentations matérielles qui sont faites de ce lieu, ne procèdent pas tant de caractères intrinsèques à ce lieu plutôt que de la satisfaction de reconnaître l’intention de traiter une portion de l’espace comme une représentation globale tenant lieu d’autre chose même si nous ne savons pas toujours identifier précisément ce qu’est cet autre chose. […]

« La figuration en trois dimensions n’est pas nécessairement une miniature au sens où nous l’entendons classiquement pourvu qu’il y ait un changement d’échelle. Je pense en particulier aux Hopi, […]. Tous les ethnographes des Hopi ont souligné que la Kiva, cette espèce de pièce rituelle, […] est une représentation du cosmos en miniature. […] Les murs [de la Kiva] sont assimilés aux parois du monde. Il y a dans cette pièce une volonté délibérée de miniaturisation mimétique du monde et du village. À cela il faut ajouter que les rituels, qui se tiennent dans la Kiva, témoignent d’une volonté de miniaturiser tout l’environnement. Ils exigent la construction d’un autel des directions. […] La somme des objets [sur cet autel] est une manière de récapituler les occupants du monde, donc on a une miniature à l’intérieur de la miniature avec cet autel. […] On construit dans les Kiva même de petits jardins miniatures qui sont donnés à voir à toute la communauté, c’est une vision annonciatrice des récoltes. […]

« Même si le mimétisme n’est que suggéré, on a bien là, un phénomène de saisie de l’environnement enchâssé dans un système de réduction d’échelle à plusieurs niveaux, donc placé dans une relation de relative extériorité par rapport à un observateur ou à un participant à ces rituels qui est dès lors dans une position ou il peut contrôler et manipuler cette représentation, cette miniature du monde. […]

« Pourquoi a-t-il paru nécessaire à certaines cultures de procéder à ces variations d’échelle ? Pour répondre à cette question, il est peut être utile de faire un détour par une réflexion sur le modèle réduit qui est tiré de la réflexion que Lévi-Strauss propose sur l’objet d’art comme un modèle réduit […].

« L’art, dit Lévi-Strauss, est à mi-chemin entre l’activité du mythe et de l’activité du savant. Il est entre la connaissance scientifique qui privilégie l’événement sur la structure et la pensée mythique qui privilégie la structure sur l’événement parce que l’art parvient à unifier la structure de l’objet et l’événement de sa représentation par un sujet. […] De fait, l’artiste confectionne avec des moyens artisanaux un objet matériel qui est en même temps un objet de connaissance mais cela ne suffit pas. Il faut, en outre, que cet objet matériel soit l’occasion d’une émotion esthétique. Et quelle est la caractéristique d’un objet matériel capable d’exercer cet effet [de l’émotion esthétique] ? Il faut, dit Lévi-Strauss, que cela soit un modèle réduit. […]

« Pourquoi la réduction produit-elle une réjouissance esthétique ? La réponse de Lévi-Strauss est la suivante : c’est parce qu’elle permet une forme de connaissance qui est tout à fait singulière et qui est une sorte de renversement du procès de connaissance normale. Lévi-Strauss écrit : « à l’inverse de ce qui se passe lorsque nous cherchons à connaître une chose ou un être en taille réelle, dans le modèle réduit, la connaissance du tout précède celle des parties. » […] L’événement est un mode de la contingence, et c’est au fond l’intégration de la contingence à une structure qui engendre l’émotion artistique. […]

« Les émotions esthétiques sont des événements qui tranchent sur la banalité du quotidien et qui transforment le spectateur en un agent conscient de son pouvoir sur le monde, en tout cas, pendant un court laps de temps. […]

« Quelle est la nature de ce type de connaissance synthétique qui est en quelque sorte déclencheur de la jouissance esthétique et que la contemplation du modèle réduit suscite ? […] On peut trouver des réponses dans l’œuvre de Bachelard. Bachelard s’est intéressé à la question de la variation d’échelle comme source de connaissance. […] Ce livre [la poétique de l’espace] a pour objet l’étude de la façon dont « l’image émerge dans la conscience comme un produit direct du cœur, de l’âme, de l’être de l’homme ». Au fond, les images auxquelles Bachelard s’intéresse dans ce livre sont celles de ce qu’il appelle « l’espace heureux » […] ce sont les lieux aimés, […] tout ce qui relève de la topophilie. Or dans les lieux dans lesquels on aime habiter, dans les images qu’ils suscitent, il existe un espace particulier de l’intimité qui est celui de la miniature. […]

« Ce sont les miniatures littéraires qui intéressent Bachelard, celles qui interviennent dans les contes philosophiques, le Petit Poucet, Tom-Pouce, Gulliver, etc. De ces miniatures-là Bachelard remarque qu’elles ont une certaine vérité objective en ce que ce sont « des objets faux pourvu d’une objectivité psychologique vraie ». Dans la miniature, « les valeurs se condensent et s’enrichissent ». […] Une image majore la valeur. […] Dans le cadre d’imageries poétique, […] la miniature permet une connaissance a priori d’une réalité singulière. […]

« Selon Bachelard, […] à la différence d’un objet de dimension courante, on entre dans une miniature, on s’y déplace à sa guise, on appréhende pleinement l’objet grâce à la libération des obligations des dimensions ; libération qui est la caractéristique même de l’activité d’imagination. […] « La miniature est un des gîtes de la grandeur ».

Source : Philippe Descola, « Les formes du paysage I », Collège de France, mai 2012. http://www.college-de-france.fr/site/philippe-descola/course-2012-05-09-14h00.htm, extraits de la conférence diffusée à la page.