La vacuité des lieux.

  • La vacuité moderne.

Rem Koolhaas (architecte, urbaniste et théoricien), préambule de son livre « Junkspace » : « Fondée initialement par l’énergie de la quantité, la Bigness a été pendant un siècle, le vingtième siècle, une condition sans penseur, une révolution sans programme, générée initialement par une énergie sans pensée, une énergie purement quantitative ». Cinquième théorème de la Bigness : « L’ensemble de ces ruptures avec l’échelle, avec la composition architecturale, avec la tradition, avec la transparence, avec la morale, induisent une rupture radicale définitive ; la Bigness n’appartient plus au tissu urbain. Si la ville existe, tout au plus elle coexiste ». La ville et sa fabrication auraient déjà basculé dans une Bigness (traduction : grossièreté, à propos de la taille, non péjoratif en version originale) dont le point de non-retour serait déjà franchi. L’échelle du lieu moderne est donc disjointe avec la mesure de l’échelle humaine.

  • La vacuité historique.

Selon Augustin Berque (philosophe et géographe), sous l’antiquité préchrétienne « les lieux nous retenaient sous leurs charmes. L’œuvre humaine donne naissance à un lieu plein à partir duquel il va y avoir un déploiement d’espace ». La signification historique des lieux a été neutralisée par l’établissement d’un espace absolu religieux premier et infini. Le déploiement du « christianisme avait débarrassé les génies du lieu en un dieu unique qui concentre tout le sacré. La sacralité monte dans l’univers ; la terre et les lieux sont vidés de leurs génies ». À la suite de la neutralisation de l’espace par le fait religieux, une seconde neutralisation de nature scientifique parvient à l’occasion de la parution de « l’Optique » d’Isaac Newton en 1704 : « Les phénomènes visuels tels que nous les percevons ne correspondent pas aux réalités physiques ». Depuis cette parution, « la science nie les sens pour le monde des idées par un espace uniformisé et infini ». Avant que la mesure humaine ne soit évacuée dans la Bigness de Rem Koolhaas, la présence humaine, avec ses sens, était donc déjà de trop pour penser l’espace.

  • La vacuité de la prison.

« Les prisons sont pleines, mais vides de sens », c’est ainsi que le ministre de la justice révéla en 2012 que la crise de la surpopulation carcérale française masquait une seconde crise dont la signification était l’objet et dont la priorité imposait une suspension des projets en cours de constructions de prisons. Si la prison a été imposée pour protéger la société, le temps en prison n’est pas nécessairement perdu et il peut également être mis à contribution pour que le détenu renoue avec lui-même, avec autrui et avec le monde. Néanmoins, le constat de la vacuité n’est pas isolé aux seuls lieux de la prison mais il est aussi partagé avec celui de certains intellectuels qui traitent du lieu en général. Ces intellectuels, parmi lesquels Augustin Berque et Rem Koolhaas, rapportent que tout lieu a déjà été vidé de son sens, éventuellement depuis longtemps.

  • Le dépassement.

En évitant de revenir à la signification historique du lieu, Augustin Berque propose de dépasser le constat de la vacuité du lieu en rétablissant « une réalité nécessairement investie de la subjectité d’un interprète » où l’interprète est un vivant doté de sens, et où la subjectité(1) est un sujet en attente de la rencontre avec l’attribution d’un certain nombre d’état avant de former une subjectivité. La concomitance de ces crises, pointées par la Garde des Sceaux et par ces intellectuels, suscite l’hypothèse d’une éventuelle corrélation dont la transposition à la prison suggère que la construction carcérale n’a pas été pensée à partir des états d’être. Dans le cadre d’un hébergement carcéral, les états d’être ne se réduisent pas un individu unique mais un binôme un, provisoire durant le temps de l’incarcération : surveillant et détenu. Ce binôme est à placer au centre de l’établissement.

 

(1) Alain de Libéra, « L’invention du sujet moderne : cours du Collège de France, 2013-2014 aux éditions Vrin. », Les nouveaux chemins de la connaissance, avril 2015. http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-actualite-philosophique-alain-de-libera-2015-04-24, d’après notes de l’émission radiophonique publiée à la page.