La rhétorique, de Michel Meyer.

Le questionnement fondamental de l’être humain porte sur la question de la mesure de la distance au corps entre individus. Autrui ne correspond pas nécessairement à la représentation que la personne humaine projette en elle, mais à terme, l’effectif et le projectif entre personnes tendent soit vers une convergence, soit vers un éloignement ou soit vers un statuquo. Autrui est une présence d’une question, éventuellement refoulée, au sein de chaque personne humaine dont la distance est l’objet d’un calcul via les conceptions morales. La rhétorique réapparaît donc après que des conceptions morales s’effondrent et que de nouvelles conceptions morales se font attendre. L’histoire illustre que la morale fondée sur ce qu’un seul individu approuve a toujours été un échec par son aspect normatif ; la morale demeure donc valable uniquement quand elle n’est pas un absolu, par un couplage de rhétorique et d’une éthique que son émetteur doit illustrer par son comportement.

La rhétorique s’oriente d’abord sur la question présente. En cas de désaccord sur la question, le recours aux valeurs est invoqué pour rappeler la hiérarchie entre l’universel et le particulier. Pour une question trop problématique, la rhétorique est une technique pour refouler la question ; les vertus sont alors invoquées pour mettre fin au questionnement. Si la rhétorique n’était pas pertinente afin de parvenir à une réponse valable, la réponse s’orienterait vers plus de distance entre individus jusqu’à éventuellement une domination pour franchir l’impossibilité de gouverner les arguments. La profondeur de la problématique oriente la réponse vers une rhétorique purement technique. Pour une question problématique mais soluble, la rhétorique argumentée aboutit à une nouvelle normativité, à un nouveau consensus, à un nouvel usage et à une nouvelle nature par un voisinage de réponses définitives et provisoires.

L’identité, la causalité et la contradiction sont les trois grands schèmes de la définition de la théorie des valeurs comme assiette des lois de référence où le bien est ce qui est approuvé. Par la rhétorique, les lois et la pertinence des lois sont questionnées au travers de la structure du réel et de l’argumentation de la structure du réel. L’émotion, les lois issues du rapport au monde, et l’être personnel sont trois théories qui s’articulent et se complètent deux à deux au sein de la rhétorique. La personne humaine considère que les seules prémisses issues d’elle-même sont insuffisantes pour aboutir à une conclusion de conception morale ; néanmoins, elle ne renonce pas à ce qu’elle est au profit de l’universel. De nouvelles conceptions morales parviennent, in fine, par un tableau des valeurs des rapports normaux au moyen de prémisses issues de l’universel et de conclusions concernant l’individuel jusqu’à ce que les droits et les devoirs correspondent.

Source : Michel Meyer et Philippe Descola, « La rhétorique. », mars 2011. http://www.college-de-france.fr/site/philippe-descola/guestlecturer-2010-2011.htm, d’après notes des conférences diffusées à la page.