“Je suis debout sous un pommier dont la floraison s’achève, je respire », Soljenitsyne.

«  Il a plu un peu cette nuit et maintenant le ciel est traversé de gros nuages et de temps à autre il tombe quelques gouttes. Je suis debout sous un pommier dont la floraison s’achève, je respire. Le pommier, les herbes qui l’entourent, tout embaume après la pluie et aucun mot ne peut exprimer cette odeur sucrée qui imprègne l’air. Je la hume à pleins poumons, je sens cet arôme avec toute ma poitrine, je respire, les yeux tantôt ouverts, tantôt fermés, je ne sais ce qui est le mieux. Voilà, en somme, la liberté, l’unique liberté, mais aussi la plus précieuse, dont nous prive la prison : pouvoir respirer ainsi, pouvoir respirer dans un endroit comme celui-ci. Aucune nourriture terrestre, aucun vin, aucun baiser de femme, même, n’est pour moi plus doux que cet air ivre de floraison, d’humidité, de fraîcheur. Peu importe que ceci ne soit qu’un minuscule jardin, resserré entre les cages à fauves de maisons de quatre étages. Je cesse d’entendre les pétarades des motocylettes, les vociférations des postes de radio, les crachements des haut-parleurs. Tant qu’on peut encore respirer, après la pluie, sous un pommier, on peut encore vivre ! »

Alexandre Soljenitsyne, Etudes et miniatures (poèmes en prose) (1961)« La respiration » in Zacharie l’escarcelle. Traduction de Lucile Nivat, (René Julliard 1971).