La prison, le sujet et les états d’être.

Intériorité


♫ La prison et la question de l’être.

À la révolution française, la méditation recherchée par la fonction monastique avait été retenue pour établir une peine principale dont l’issue par une réinsertion devait approuver le déroulement de la condamnation républicaine. Soi, les autres et le monde étaient des sujets prétendument maturés par un isolement. Depuis, l’usage du patio dont l’allégorie était le sens de l’existence, et les réflexions sur les états d’être dans un lieu clos ont été délaissés. Les effets escomptés de cette forme de peine ne parviennent pas, et le recours à une sécurité poussée à l’extrême ne se départ plus d’un pis-aller à bout de souffle quant à ses résultats après la sortie définitive.

Les paysages architecturés des civilisations éloignées suggèrent que la levée de sens au monde est un état de l’être. Cependant, en France, la vacuité de la question architecturale de la prison pointe l’absence de recherche de lever de sens au monde dans un contexte maîtrisé afin d’éloigner les reconstructions pathologiques de la personnalité. Cet essai propose donc de dresser des familles de cheminements d’états d’être, desquelles sera tirée une piste pour un condamné afin de concevoir un accompagnement architectural philosophiquement ergonomique vers une auto-responsabilisation. Cette dernière est une qualité innée à la personne humaine dont la maturation est parfois tardive mais dont la dormance peut être levée par un contexte d’isolement adéquat aux états d’être porteurs d’intranquillité. C’est dans le cadre d’un placement dans un milieu humain clos que le condamné est soumis à un processus amorcé par l’intranquillité et dont le produit attendu est de rejouer le développement d’un ordonnancement d’un nouveau monde au centre duquel la justice est un horizon.


♫ Présupposés.

Selon les critiques du réalisme, le monde ne serait qu’une croyance transmise de générations en générations. Le monde, tel qu’il paraitrait aux sens, serait si véritable qu’il échapperait au jugement de vérité. Il ne serait qu’une invention de l’appareil cognitif dont l’illusion leurrerait la conscience qui le perçoit. Il faudrait donc ne pas en être dupe ; mais l’absence de quelque-chose fait naître à l’esprit la possibilité de sa présence et l’histoire illustre que les mondes, qui ont chuté, ont été remplacés par d’autres. Si la prison pouvait faire chuter la représentation du monde que s’est construit un détenu, elle pourrait alors être le lieu de la reconstruction de la représentation du nouveau monde. Dans ce cas, le contexte humain immédiat serait mobilisé pour y puiser des significations. Afin de traiter les modalités de changement de représentation du monde en dépassant l’écueil de l’ambivalence du monde, cet essai suppose donc qu’un être vivant soit doté de deux facultés ; l’une native, antérieure à la création d’un monde et propre à la naissance d’un être vivant ; l’autre cursive, postérieure à la construction mentale d’un monde. Chacune de ces deux facultés, native ou cursive, se consolide en un esprit plein des concrétions dont l’objet de la première faculté est de lever des significations valables tels que l’intériorité et le lointain et dont l’objet de la seconde faculté est de combler ces significations par du contenu cursif, c’est-à-dire par du contenu qui a parcouru l’intériorité d’un individu ou par du contenu qui a parcouru le monde.

Dans le cadre du placement du sujet dans un lieu clos, l’effet de l’immobilisation de l’espace est la mise en mouvement de la révision des significations au sein du sujet.

Il est courant d’associer l’esprit au corps, et le temps à l’espace afin de dégager un être vivant et un univers distincts l’un de l’autre. Néanmoins, l’ordonnancement du monde n’existe que dans la pensée de l’être vivant. Cette façon d’aborder ces objets domine et masque l’acception alternative d’associer ces mêmes objets dont la finalité est de mettre en évidence une intrication profonde du monde à l’être avant que naisse la distinction mentale entre l’individu et le monde. L’intérêt de cette acception alternative réside dans un cadre circonscrit à la réalité spatiale et humaine de la cellule et du personnel pénitentiaire. Ainsi, des familles de cheminements d’états d’être peuvent être dressées jusqu’à la consolidation d’un nouvel horizon. L’association du temps et de la sensibilité du corps forment la part native de l’esprit. Elle est capable de lever des significations dont deux d’entre-elles sont la possession de soi-même et la représentation du monde. Cette part native de l’esprit est une faculté qui se commute et qui revêt la forme de sujet au contact de l’espace. La rencontre du sujet et de l’espace attribue des états d’être qui comblent les significations précédemment levées par du contenu cursif, c’est-à-dire par des historiques de parcours de possessions de soi-même et de parcours du monde. Selon ces présuppositions, l’esprit complet est un être dénommé « nativo-cursif » capable de lever la signification d’un monde puis de le parcourir.


♪ Intériorité, proximité et réel, lointain.

 

En outre, le sujet et les états d’être sont enchâssés par des facteurs d’échelle entre une intériorité et entre un lointain dont leurs silhouettes demeurent à synchroniser et à rapprocher au moyen d’un pivot : la proximité et le réel.

 

  • Étape 1 : Les prémisses physiques issues des sens et les intuitions cognitives sont délivrées au niveau de l’intériorité.
  • Étape 2 : Sélection d’un lointain par des enchainements sensitifs et réflexifs catalogués en mémoire au regard des prémisses et des intuitions délivrées.
  • Étape 3 : Élection, en attende de confirmation, d’une proximité et d’une réalité au regard de l’hypothèse de lointain.
  • Étape 4 : Émission d’hypothèses de prémisses et d’intuition non attendues à comparer aux prémisses physiques premières et intuitions cognitives afin d’éventuellement détecter des erreurs. Le cas échéant, le cycle est répété avec des variations de lointain jusqu’à effacement des contradictions issues des comparaisons entre les intériorités physiques et les intériorités non-attendues.

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♪ Le corps sensible, le temps propre, l’espace en soi, le sujet.

Selon ces présuppositions, les notions courantes du temps, du corps et de l’espace sont à appréhender par des dimensions singulières. Le temps est un temps propre, le corps est un corps sensible, et l’espace est l’espace en soi.

Le corps sensible est la part du corps qui élève la sensation à la hauteur d’une relation. Cette part est fondée sur l’échelle suivante : sensation–perception-relation où la relation est un ordonnancement d’une série de sensations successives, éventuellement à distance, sélectionnées, cycliques et cohérentes, et où la perception est l’actualisation en cours d’une relation candidate issue de l’interprétation de la série de sensations.

Nativement à l’être vivant, le temps est propre au corps sensible. Il est instant-présent-durée ; où la durée est un ordonnancement d’une série d’instants successifs, sélectionnés, cycliques et cohérents ; et où le présent est l’actualisation en cours d’une hypothèse de durée issue de l’interprétation de la série ressentie à l’instant. Le temps propre est la spécificité du vivant, il induit une construction permanente de la durée au regard de l’instant. Par le temps propre d’un vivant, le monde peut être amendé si des nouvelles relations de durées, et donc de présents, étaient envisagées.

L’espace en soi revêt l’échelle suivante : autonomie-lieu-univers ; où l’univers est un ordonnancement lointain de l’autonomie du sujet, et où le lieu est l’actualisation en cours d’une hypothèse d’univers issue de l’interprétation de son autonomie à l’instant.

Le sujet revêt l’échelle pertinence-individu-société ; où la société est un ordonnancement d’une série d’intuitions pertinentes successives, sélectionnées, cycliques et cohérentes ; et où l’individu est la singularité d’une hypothèse de société issue de l’interprétation des séries d’intuitions pertinentes.

Illustration : par mes sens, je vois de la lumière qui semble naturelle, mon intuition est que ma relation cursive actuelle au soleil est dans sa période diurne dont le cycle est catalogué en mémoire. La dérivée de ce cycle donne un présent candidat : la journée. La dérivée de ce présent donne une hypothèse de prémisse que tous les sens devraient confirmer, mes sens devraient m’informer qu’ils ne perçoivent pas de ressenti contradictoires à la conclusion candidate, ce n’est pas un éclairage urbain qui devrait produire cet effet de lumière. Cette illustration est également valable pour une ou des relations à autrui, éventuellement en société.


♪ Le sujet : temps et sensibilité.

♪ États d’être : espace et sujet.

 

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♫ Application au milieu humain clos.

♪ La représentation.

Ainsi placé dans la solitude, et donc en présence de son intranquillité, le détenu entame un processus de déconstruction et de reconstruction de son sujet. Ce sont les premiers effets de l’enfermement. Puis le détenu déconstruit et reconstruit sa représentation du monde. C’est dans le reflexe mental de la « représentation », c’est-à-dire par la soustraction à la vue, puis ensuite, la « présentation à nouveau » par l’esprit de ce qui est soustrait que résident les seconds effets de l’enfermement. Ces deux processus sont naturels à la pensée, il se règlent l’un sur l’autre, le second se déclenche dès que le premier est terminé. Ils se réalisent y compris quand ils ne sont pas recherchés mais ils seraient confortés dans un lieu dédié à cela.

♪ Le milieu humain clos.

C’est en écoutant le détenu et en étant écouté par le détenu que le personnel transmet les outils centraux de la conciliation de soi-même, aux autres, et au monde. Le personnel est le médiateur de la tempérance et il se présente comme un jalon temporel vers la société. La maîtrise de la représentation de la société par le détenu est une étape vers la maîtrise de la représentation de soi. La possession de soi simule ce qu’elle serait après l’application de plusieurs cycles de va-et-vient entre l’intériorité et le lointain jusqu’à effacement des progrès. Cela permet d’apprécier la pertinence des transformations de soi et d’aviser des éventuelles corrections dans la durée qui incombent au regard de l’avancement actuel. La prison comme milieu humain clos est une forme d’enfermement dont l’effet attendu est l’amorce, l’amplification et la stabilisation à terme de l’auto-responsabilisation de la personne détenue par la possession de soi au regard de la représentation de la société. Ce milieu humain est un lieu clos dont la sensation transmise au détenu est celle d’un monde miniaturisé dans lequel le détenu peut se ré-acclimater par jalons au monde extérieur après avoir opéré une déconstruction et une reconstruction de soi. Il est un voyage intérieur au cours duquel le sujet se raconte son histoire. Architecturalement, les murs d’enceinte peuvent être appréhendés comme un effet d’échelle de milieu humain courant, c’est-à-dire de la société, et les murs de la cellule peuvent être perçus comme un incubateur d’une transfiguration vers une complétude de soi. Ces murs, de la cellule et de l’enceinte, portent ainsi un sens de l’existence.

♪ Le sujet dans la durée.

Le placement d’un sujet dans un lieu clos provoque un ensemble de processus, dont l’amorce de la première étape est assujettie à la potentialité de l’ultime étape.

En privation de l’univers, la cellule est le lieu par lequel le sujet est placé en projection de l’isolement dont l’effet est l’acquisition de l’autonomie vis à vis de l’espace.

En privation de la société, le personnel d’encadrement place le sujet en projection de l’esseulement dont l’effet est l’acquisition de la pertinence vis-à-vis de la société.

Le travail de l’autonomie et de la pertinence par rapport à l’acte relève d’une possession de soi sous forme de l’amendement. Au regard de la future participation à la société, la prise en compte de sa propre histoire par le sujet est l’une des étapes de la consolidation de la possession de soi.

Après l’amendement, les privations de la société et de l’univers initient la représentation de ces derniers au sein de soi. Avec l’acquisition de l’amendement au niveau de l’intériorité, le sujet se projette vers le re-jointement à la société.


♫ La justice

Sous l’unique terme de justice, deux formes de la justice apparaissent. Une première justice, la justice institutionnelle, est portée par le personnel pénitentiaire et par la cellule ; cette justice institutionnelle est employée à transmettre chez le sujet un état d’être dans l’horizon d’une justice individuelle et universelle. En y incluant la projection de la réinsertion dans l’accompagnement de la reconstruction du sujet, le placement dans un milieu humain clos consolide un état d’être de justice car il recèle ce qui est approuvé.