Nul n’est méchant volontairement, Socrate, par Mickael Foëssel.

Dans « L’homme qui rit » de Victor Hugo, le personnage de Barkilphedro est extrait des basses couches de la société et il développe une haine silencieuse à l’égard de sa princesse bienfaitrice. Barkilphedro est le conseiller de la princesse, mais il veut se venger du bien qu’elle lui fait. En étant généreuse, la présence de sa princesse lui rappelle sa petitesse sociale. L’envie est une figure de la méchanceté, elle peut naître à partir des biens matériels ou à partir des bienfaits possédés par l’autre. Elle est aussi une source puissante d’actions et de réactions qui peuvent passer par la destruction de l’autre, et son essentialisation déresponsabilise le porteur de l’envie.

Sous la philosophie grecque, le caractère, qui suppose un lien entre le faire et l’être, est une habitude de la volonté et une essence acquise. L’usage de la méchanceté est donc une manière d’être de l’individu, un pli du caractère. La méchanceté est l’expression d’une intériorité qui résiste à se réformer. Le caractère possède une dimension psychologique, dont la réforme morale est possible car le mal est considéré comme une perversité dans la lucidité. La méchanceté est invoquée à défaut des circonstances explicatives. Elle est également applicable à la personne humaine qui pratique couramment le bien. La personne humaine de bien peut être tantôt méchante ; par exemple, la personne bonne peut devenir une fois méchante, toutefois, la personne méchante n’a pas l’occasion de revenir spontanément à la bonté comme pourrait le faire la personne bonne. La vision de l’époque grecque de Socrate n’est pas la même que la vision actuelle. Pour Socrate, nul n’est méchant volontairement, dont l’acception actuelle serait nul n’est méchant naturellement. Chez un grec de l’antiquité, la bonté est l’équivalence de l’être, la faute et l’erreur sont liées. Par exemple, un tyran grec est méchant par ignorance du bien. La conséquence de cette acception est que la vertu est un savoir. Cela rejoint la thèse native de la philosophie : pour agir bien, la vérité du bien doit être connue. Dans la cité grecque, la vertu est la destination native de la personne humaine, le méchant demeure une figure de l’inhumanité qui s’est séparée de sa destination propre. L’être humain est le bien, le mal n’est donc pas volontaire. Si vouloir le mal en pleine lucidité était de plein gré, l’être serait alors non éducable, et il y aurait une légitimité politique au mal ; la cité grecque et son philosophe seraient alors remis en cause.

Le christianisme, qui suppose que la personne humaine est une pécheresse, est aux antipodes des grecs. Néanmoins, le dieu chrétien est le bien ; toute métaphysique se revendique donc de la bonté. La rupture entre les préchrétiens (Aristote, Platon) et entre les chrétiens (Augustin) est de nature anthropologique mais non ontologique : l’être demeure toujours le bien. Selon Augustin, la méchanceté peut être voulue pour elle-même, en dépit que cela soit inaudible et imprononçable pour un grec de la cité antique. Le méchant par pure perversion native est envisageable par la seule jouissance de braver de l’interdit. Le pécher originel est la jouissance de la négation de la vertu. La personne humaine est associée à la faute par son orgueil car la transgression radicalise le bien ou le mal. Pour être sauvé, il faut d’abord être perdu. Le mal est marqué par le salut qui est rendu possible par la foi. Il demeure un lien chez les grecs, chez les chrétiens et chez les modernes qui veut chercher à sauver le méchant ; c’est-à-dire que faire le bien pour autrui demeure à condition d’un certain bonheur [je précise ou j’ajoute : un certain bonheur « pour soi »].

Source : Mickael Foëssel et Adèle Van Reth, « La méchanceté, Socrate : “Nul n’est méchant volontairement” », Les nouveaux chemins de la connaissance, juin 2014. http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-la-mechancete-14-socrate-nul-n-est-mechant-volontai, d’après notes de l’émission radiophonique publiée à la page.