Histoire de la ville (1975), de Leonardo Benevolo.

Commentaire préalable : Leonardo Benevolo retrace les influences sur les citées européennes depuis les premières formes d’urbanisme sous l’antiquité au travers de leurs romans civilisationnels. D’abondants exemples concrets illustrent et complètent son propos. Ces exemples proposent une bibliothèque de significations par le dessin de la composition urbaine. Les mille cinq cents documents iconographiques présentent des volontés autour desquelles les cités se consolident : la géométrie, la justice ; les perspectives, le paysage ; la densité, la convivialité ; la distance, la visibilité ; les canaux, la promenade ; les postures, les outils ; l’hygiène, les termes ; les acropoles, les assemblées ; les progrès, les voies ; les temples, les croyances ; les unités, l’habitat ; l’art, la signification ; la protection, la fortification ; l’anthropométrie, la distribution des pièces ; les fonctions, la mixité ; les liens, les axes ; et cætera.

Les populations furent de nombreuses fois en expansions, et de nombreuses villes furent créées ; ainsi, les cités révèlent une partie de la conception de la communauté au moyen de leurs formes urbaines. Les perspectives, les assemblages de quartiers, les monuments, le paysage, les bâtiments publics, les fortifications, les places, les axes, la nature, le profil du relief, la distance entre bâtis, la mixité des fonctions étaient des éléments de composition dont l’agencement participait à mettre en valeur une communauté dans un projet humain. À défaut d’aléas, la composition architecturale et les citoyens s’ordonnançaient dans un tout.

  • L’antiquité.
  • Villes mésopotamiennes et égyptiennes.

La ville mésopotamienne s’articule avec deux fortifications imbriquées l’une dans l’autre aux géométries droites. La première enceinte érige le lieu des prêtres et du roi en une cité intérieure. Autour de cette dernière, les habitations étaient à leur tour encerclées par une deuxième enceinte. De manière plus radicale à la ville mésopotamienne, la ville égyptienne est intégralement divine. Elle est annoncée par un tombeau qui pointe vers les étoiles et qui s’élève jusqu’au-dessus du fond de l’horizon. La ville du présent est une transition qui s’efface devant l’au-delà.

  • Ville Grecque.

La ville grecque est une cité libre dans laquelle la démographie, la nature, les lieux publics, et les lieux sacrés sont pesés avec équilibre. La population de la ville est limitée à dix mille habitants afin qu’elle se reconnaisse dans ses représentants. Au-delà de ce plafond, une colonie fonde une nouvelle cité. Les cités forment une communauté de civilisations rassemblées dans un archipel montagneux. La cité est un tout, formée d’une ville haute, d’une ville basse, de cultures et d’un port. La ville haute est le lieu du temple qui permet de protéger les habitants en cas de siège ; la ville basse regroupe le commerce et les habitations ; et le port est déporté afin de se prémunir des pirates. La ville libre est articulée en trois lieux : le temple avec les dignitaires et les banquets ; l’assemblée des nobles et des fonctionnaires ; et l’agora avec l’assemblée des citoyens. Les édifices expriment une exigence technique simple pour une maîtrise de la forme en continuité du paysage naturel. Le tissu bâti est une division régulière de section modeste avec une suite de maisons sur une longueur de cinquante à trois cents mètres. Les bâtiments spécialisés sont adaptés à la grille urbaine.

La ville romaine est un concept de monde avec des routes transcontinentales en métaphores des rues de Rome. La grande capitale est décentralisée en capitales régionales, et tout résident de l’empire était romain. La ville est pensée comme un espace scénique non clos mais non équilibré. Rome déploie le lien territorial, les aqueducs, les routes planes et le service postal. Victime de son succès, Rome pâtit d’engorgements et la capitale de l’empire fut déplacée. Le mythe de la ville éternelle échoie sur lui-même desservie par des invasions au cours desquelles la vandalisation d’un seul aqueduc paralysait des quartiers entiers.

  • Le Moyen Âge.
  • Chute de l’empire.

L’environnement médiéval perdure pendant cinq siècles. Après la chute de l’empire romain d’occident, la population connaît une contraction. Les pôles d’activités se déplacent à la campagne. Le pouvoir est féodal, c’est-à-dire que la campagne s’administre et elle se tisse en domaines, avec des hameaux, des cultures et des réserves naturelles. Sans pression démographique, la ville s’entretient au mieux avec des moyens précaires. La ville s’adapte au relief ; la différence avec la nature s’efface et elle simplifie l’imprécision du paysage.

  • Villes de l’Islam.

Les villes de l’Islam sont conçues avec des bâtiments qui s’ouvrent sur l’intérieur. Les places ne s’y confondent pas avec les rues ; la décoration abstraite se généralise. Trois fonctions dominent : l’habitat, l’hygiène, et le culte. Le caractère discret du bâtiment hérite du caractère discret de la famille : la ville est un cumul de maisons non identifiables : c’est la médina.

  • La ville état.

Les villes européennes au Moyen Âge connaissent le retour à la croissance. Les marchands s’installent en périphérie des villes et ils se soustraient à la féodalité. C’est la naissance de la commune : une ville-état qui se tourne vers elle-même et qui administre le territoire autour d’elle pour son propre développement. Les maisons sont ouvertes sur l’espace public avec une architecture soignée. L’espace public est complexe mais unitaire : les rues principales se rejoignent en longeant les places, puis les centres religieux et enfin les centres civils. Du fait des enceintes, la densification s’opère par l’élévation jusqu’à saturation. Les villes se démarquent par des variantes dans trois caractéristiques : la continuité, la complexité, et la densification. Ces villes confectionnent des scénarios urbains de leur développement et elles s’installent alors dans une confiance en l’avenir.

  • L’époque moderne.
  • La renaissance.

La culture artistique de la renaissance s’oriente vers la justesse et la nécessité au travers de l’emploi de la raison cartésienne. Les postures humaines sont pensées et la ville se façonne par ces postures. Le dessin en perspective est inventé, la représentation a priori de la future construction est généralisée. Les moyens techniques, la proportion, les dimensions métriques accentuent significativement la professionnalisation de la construction.

  • La colonisation, le baroque.

La colonisation crée et transforme de nombreuses villes. Les français et les anglais copient le modèle espagnol fondé sur un échiquier d’ilots carrés réguliers et de rues rectilignes. Les places se forment par une case vide de l’échiquier. Les capitales de l’Europe baroque s’illustrent par un spectacle architectural unitaire avec des jardins complets jusqu’à la ligne d’horizon. La décoration est riche, les bassins mettent en avant la maîtrise de la science.

  • L’époque contemporaine.
  • La révolution industrielle.

L’environnement de la révolution industrielle est caractérisé par une explosion démographique ; de nouveaux équilibres règnent entre générations. L’industrie capte la répartition de populations, et les déplacements se développent en masse. Un édifice s’envisage désormais comme un produit provisoire. Le centre historique n’est pas adapté au rythme et à l’encombrement des véhicules : la banlieue s’implante rapidement. La périphérie demeure un espace libre d’initiatives indépendantes, elle se constitue en un tissu compact non planifié. Les réglementations sont absentes, et l’insalubrité s’emballe. Les vagues d’épidémies se succèdent et elles sont enrayées par des lois sanitaires et urbaines. En réaction aux nuisances des industries, des micro-communautés émergent autour d’une programmation rationnelle pour échapper au clivage des classes.

  • La ville post-libérale.

La ville post-libérale s’organise en intérêts coordonnés. Les limites privées et publiques sont claires et distinctes. La rue est publique, le terrain est privé. Les réseaux sont généralisés. Les gabarits sont définis, les alignements sont systématiques. Les rues sont redressées en corridors homogènes mais dépersonnalisés. Les monuments historiques sont valorisés comme dans un musée : quelques œuvres d’art dans une laideur ordinaire. La mixité est arrangée au profit de la production, le bureau règne au détriment de la qualité de l’habitat.

  • La ville moderne.

La ville moderne est une scène urbaine réorganisée, le rythme y est effréné. L’innovation est au service de la compression de la ville, subordonnée au logement. Les compétences se multiplient ; notamment, la distribution des pièces est analysée. Les services intègrent la mixité des quartiers. Les formes architecturales se présentent en unités d’habitation avec la superposition de logements. Les petites parcelles de la ville traditionnelle font face aux grandes parcelles de la ville moderne. L’aspect change d’échelle : la forme de l’habitat n’est plus morcelée.

Source : Leonardo Benevolo et Catherine Peyre, Histoire de la ville (Paris: Parenthèses, 1994), Résumé du contenu du livre.