“Ma chambre, ou plutôt une armoire”, Lhuillier.

Ma chambre, ou plutôt une armoire
Qu’on a faite pour me serrer,
D’abord qu’on me la vint montrer,
Me fit rire, et j’eus peine à croire
Que j’y pusse jamais entrer.

 

Description de Saint-Lazare, Lhuillier, dit Chapelle, 1646.

LETTRE A M. MOREAU (1)

Je ne vous ferai point ici la description de la maison de Saint-Lazare, où je suis, puisque je vous la vais faire en vers. Je me contenterai seulement de vous dire, pour vous exciter à compassion, que je suis dans un lieu où l’on me donne tout ce qui m’est inutile, et rien de ce qui m’est nécessaire. J’ai un bénitier, et je n’ai point de pot de chambre auprès de mon lit; j’ai un prie- dieu, et je n’ai point de chaise ni de table dans ma chambre; j’ai un surplis (2), et je n’ai point de chemise; j’ai un bonnet pour le jour et je n’en ai point de nuit; j’ai une soutane, et je n’ai point de robe de chambre. A table, j’ai des serviettes, des assiettes, des couteaux, des cuillers, et je n’ai rien à manger. Enfin, monsieur, dans les conversations, je n’ai que des gens qui m’importunent, et je n’en ai point qui me divertissent ; car touts leurs entretiens ne sont que des invectives contre les vicieuses coutumes du siècle, et de s ’emporter particulièrement contre ceux qui, au lieu de dire : ” Je me recommande à vos bonnes grâces”, disent, quand ils se quittent : “Je suis votre serviteur”.
(1) Chapelle, que ses tantes a voient fait enfermer à Saint-Lazare [Pour laver le nom de Lhullier suite à libertinage, de moeurs dissolus, de jeu ou de mésalliance], n’avoit que vingt ans lorsqu’il écrivit cette lettre, en envoyant la pièce suivante. Il existe encore une autre lettre en vers qu’il écrivit dans le même temps du même lieu; mais j’ai fait inutilement tout ce que j’ai pu pour en recouvrer une copie. (2) Par ces mots, j’ai un surplis, et par ceux-ci qu’on va lire plus bas, j’ai une soutane, on peut conjecturer que Chapelle avoit été destiné d’abord à l’état ecclésiastique.”

DESCRIPTION DE SAINT-LAZARE
Toi, qui nous fais voir la sagesse
Jointe avec la vivacité ;
Toi, qui ravis la liberté
Aux dames par ta gentillesse,
Comme aux hommes par ta bonté ;

Moreau, le pauvre solitaire,
Qui, sans ta consolation,
Seroit mort dans la Mission (1),
En ce peu de mots va te faire
Une triste description:

Dans une froide plaine assise
Est une chétive maison,
Où jamais ne fut vu tison,
Et qui ne peut parer la bise
Que par quelque foible cloison.

Ceux qui ce logement bâtirent,
Désirant s’y mortifier
Et n’y faire rien que prier,
Une grande église ils y firent,
Et pas une cave ou grenier.

Je puis dire que rien ne fume
Jamais en ce funeste lieu,
Et qu’on n’y voit jamais de feu
Que quand aux vêpres on allume
L’encensoir pour honorer Dieu.

Là, de pauvres gens, pâles, blêmes,
Secs, tout meurtris et décharnés
Par les coups qu’ils se sont donnés,
Disent qu’assurément eux-mêmes
Et touts les autres sont damnés.

Nuit et jour ils sont en prières,
Tant ils ont crainte de l’enfer ;
Et , pour mieux surmonter la chair,
Se donnent cent coups d’étrivières ;
Ce qui s’appelle en triompher.

Ces lieux où, sans sonner sonnette,
Personne n’entre ni n’en sort,
Sont les lieux d’où, moins vif que mort,
Je t’écris que cette retraite
Commence à me déplaire fort.

Mais, afin qu’on ne puisse dire
Que pour peu de difficultés
Mes semblables sont rebutés,
Mon dessein est de te décrire
Mes moindres incommodités.

Ma chambre, ou plutôt une armoire
Qu’on a faite pour me serrer,
D’abord qu’on me la vint montrer,
Me fit rire, et j’eus peine à croire
Que j’y pusse jamais entrer.

Dans ce lieu, moins chambre que cage,
Un aquilon froid et mutin
Me fait trembler soir et matin ;
Car, pour·me parer de sa rage,
Mon plus gros mur est de sapin.

Apprends maintenant la structure
De nos misérables grabats.
Deux ais servent de matelas,
Un tapis vert de couverture,
Et deux serviettes de deux draps .

Dès que j’abaisse mes paupières
Sur mes yeux du sommeil battus ,
Un claustral “benedicamus”
M’éveille et m’envoie aux prières,
Qui durent trois heures et plus.

Le dîner, ou plutôt dinette,
Que sans déjeûner on attend,
N’est rien qu’ml petit plat moins grand
Que la plus petite palette
Dont on use à tirer le sang.

A ce plat on proportionne
Un peu de vache et de brebis,
Si peu même qu’une fourmi
N’auroit pas, à ce qu’on nous donne,
De quoi se soûler à demi.

Le vin grossier, rouge, insipide,
Ne peut qu’avec peine couler ;
Et je ne saurois avaler
Ce vilain cotignac liquide,
Sans avoir peur de m’étrangler.

Ce petit dîner, je t’assure,
Nous tient demi-heure pourtant :
Mais ne t’en étonne pas tant ;
C’est que “bénédicité” dure
Un quart d’heure, et grâces autant.

Après dîner, c’est l’ordinaire,
Pour aider la digestion ,
Qu’il y ait récréation,
Où l’on emploie une heure entière
En quelque conversation.

Ces conversations chrétiennes ,
Vraiment dignes de ces oisons,
Sont, par mille soUes raisons,
De prouver que les antiennes
Valent mieux que les oraisons.

Que touts les jours ma faim soit grande,
Mon dîner te le fait juger ;
Cependant, pour ne point charger
Mon estomac de trop de viande,
Mon souper n’est pas moins léger.

Enfin ; mon cher, quoi que j’en dise,
J’en dis bien moins qu’il n’y en a :
Mais il faut finir ; car voilà
L’heure qui m’appelle à l’église,
Où les autres chantent déjà. 


  • Lettre à M. Moreau (1646), de Lhuillier dit Chapelle, par Judith Sribnai(1), Grihl(2).

Cette lettre est une complainte de Lhuillier dans laquelle il évoque ses états d’être à la prison de Saint-Lazare où il a été incarcéré par lettre de cachet à la demande de ses tentes. Lhuillier provoque un renversement entre l’intérieur et l’extérieur de la prison. Il y inverse l’espace pour faire émerger une autre politique. Avec le programme qui lui est proposé en prison, son expérience carcérale ne conduit pas à l’introspection, ni à la découverte métaphysique de soi. Lhuillier constate que la prison demeure l’endroit où s’exerce la contrainte de l’ordinaire avec l’application de l’enseignement des règles de l’extérieur. Les lieux ordinaires sont donc les vraies prisons. Cette lettre est une compréhension alternative de la cité par rapport au contexte de l’époque dans laquelle règne la politique de la norme. Lhuillier dénonce donc la lettre de cachet qui ne peut se départir d’une collusion entre la famille, l’état, et la religion. Ce lieu clos demeure une coquille vide par laquelle il opère une réappropriation pertinente des illusions communes et une réappropriation d’une réalité du sujet qui serait révélée, in fine, par l’obscurité du cachot.

(1) Judith Sribnai, « Je ne vous ferai point ici la description de la maison de Saint-Lazare” : pratique et politique de la frontière carcérale chez Chapelle », Les Dossiers du Grihl, décembre 2011. http://dossiersgrihl.revues.org/4912, Regroupement et consolidation d’extraits évoquant le contexte et le processus de subjectivation de l’analyse publiée à la page.

(2) « Écrire en prison, écrire la prison (XVIIe-XXe siècles) », Les Dossiers du Grihl. Groupe de Recherche Interdisciplinaires sur l’Histoire du Littéraire, 2011. http://dossiersgrihl.revues.org/4874, Regroupement et consolidation d’extraits évoquant le contexte et le processus de subjectivation de l’analyse publiée à la page.