“Chaque être, à chaque instant, devient par altération un autre que lui-même”, Jankélévitch.

“Le voyageur revient à son point de départ, mais il a vieilli entre-temps ! […] S’il était agi d’un simple voyage dans l’espace, Ulysse’ n’aurait pas été déçu ; l’irrémédiable, ce n’est pas que l’exilé ait quitté la terre natale : l’irrémédiable, c’est que l’exilé ait quitté cette terre natale il y a vingt ans. L’exilé voudrait retrouver non seulement le lieu natal, mais le jeune homme qu’il était lui-même autrefois quand il l’habitait. […] Ulysse est maintenant un autre Ulysse, qui retrouve une autre Pénélope… Et Ithaque aussi est une autre île, à la même place, mais non pas à la même date ; c’est une patrie d’un autre temps. L’exilé courait à la recherche de lui-même, à la poursuite de sa propre image et de sa propre jeunesse, et il ne se retrouve pas. Et l’exilé courait aussi à la recherche de sa patrie, et maintenant qu’elle est retrouvée il ne la reconnaît plus. Ulysse, Pénélope, Ithaque : chaque être, à chaque instant, devient par altération un autre que lui-même, et un autre que cet autre. Infinie est l’altérité de tout être, universel le flux insaisissable de la temporalité. C’est cette ouverture temporelle dans la clôture spatiale qui passionne et pathétise l’inquiétude nostalgique. Car le retour, de par sa durée même, a toujours quelque chose d’inachevé : si le Revenir renverse l’aller, le « dédevenir », lui, est une manière de devenir ; ou mieux : le retour neutralise l’aller dans l’espace, et le prolonge dans le temps ; et quant au circuit fermé, il prend rang à la suite des expériences antérieures dans une futurition’ ouverte qui jamais ne s’interrompt : Ulysse, comme le Fils prodigue’, revient à la maison transformé par les aventures, mûri par les épreuves et enrichi par l’expérience d’un long voyage. […] Mais à un autre point de vue le voyageur revient appauvri, ayant laissé sur son chemin ce que nulle force au monde ne peut lui rendre : la jeunesse, les années perdues, les printemps perdus, les rencontres sans lendemain et toutes les premières-dernières fois perdues dont notre route est semée.

Vladimir Jankélévitch, L’Irréversible et la Nostalgie, Éd. Flammarion, 1983, p. 300.