Allégorie de la caverne.

De nombreuses interprétations de l’allégorie de la caverne (1), dans « La République » de Platon, attribuent une signification précise au cheminement des prisonniers. Par exemple, une des interprétations courantes propose que les prisonniers, qui parviennent à critiquer leurs sens (les chaînes dans cette interprétation de l’allégorie), découvrent la vérité (la lumière naturelle dans l’interprétation de l’allégorie). Selon cette interprétation, la société serait la caverne avec son théâtre, elle serait encline à produire des membres aliénés. Les prisonniers, qui parviendraient à la vérité en sortant de la caverne, sortiraient donc de la société et de son aliénation. Selon cette interprétation, la cité ne contiendrait pas de philosophes. Toutefois, le texte de l’allégorie de la caverne annonce que Socrate émet l’hypothèse que des prisonniers pourraient retourner délibérément dans la caverne après avoir visité le monde extérieur et après avoir jugé que ce monde extérieur ne soit pas suffisamment pertinent. Selon Socrate, ces personnes pourraient privilégier leurs habitudes après l’appréciation du monde extérieur. En effet, si la comparaison entre la société du monde extérieur et entre la communauté dans la caverne était en défaveur au monde extérieur au regard du prisonnier, alors il serait évident que le sacrifice de la lumière naturelle soit envisageable. Socrate se lance donc le projet de fonder une cité pour que ses membres soient enclins à préférer des habitudes dont la pertinence apparaît immédiatement. Socrate sous-tend que la pertinence et l’aliénation de la société ne sont pas systématiques. Personne ne peut juger par soi-même si son état était aliéné. Il convient donc de veiller à sa propre désaliénation personnelle afin d’éviter qu’elle ne se monte en généralité. La résignation d’autrui est le meilleur prétexte pour demeurer soi-même grégaire ou aliéné. La résignation et l’aliénation se placent aisément dans un phénomène d’emballement, ou le résigné est l’esclave et l’aliéné est le maître. Dans ce texte, Socrate ne suppose pas qu’il existe une corrélation systématique entre l’aliénation de l’individu et la société ; selon le texte de l’allégorie, une société non aliénante pourrait exister ; cette société serait faite de membres qui veillent à ne pas résigner autrui. L’indication de la véracité de la désaliénation des membres d’une communauté, congruente avec la présentation de Socrate, est la constatation d’un épanouissement revendiqué par un membre de cette société après qu’il ait visité une autre contrée.

L’allégorie de la caverne a fait l’objet de nombreuses interprétations quant au contenu à transposer à la sortie des prisonniers (dualisme, rite initiatique politique, perceptions-vérités, société dans la caverne, philosophe à l’extérieur). Mais ce texte ne donne aucun indice quant à l’interprétation à donner au cheminement des prisonniers et il n’invite pas à formuler une interprétation ; toute interprétation de la marche des prisonniers réduit nécessairement le texte de Platon à une idée particulière et elle escamote le versant général de son message. Le passage suivant “Socrate : C’est donc notre tâche … à nous les fondateurs, … de ne pas leur permettre ce qu’à présent leur est permis, … d’y rester … et de ne pas consentir à redescendre” place Socrate dans une perplexité quant au monde extérieur qu’il convient de construire. Ce passage relègue la clé de lecture du cheminement des prisonniers à un artifice littéraire pour suggérer une étape imagée au lecteur. De nombreuses interprétations glissent leurs prétendues vérités dans le cheminement des prisonniers vers la sortie afin d’utiliser Socrate et Platon comme garant. Dans ce texte, Socrate est sur la retenue ; c’est en se posant la question de ce qui conforterait les prisonniers à ne pas retourner dans leur caverne que Socrate se présente en fondateur d’une société adaptée. La visite du monde extérieur par les prisonniers est un indice du questionnement des prisonniers quant à leur milieu humain. Ce texte annonce que Socrate s’impose une tâche ; il s’agit d’adopter une posture de circonstance pour qu’autrui ne consente pas à se résigner puis à rejoindre des acquis imparfaits plutôt que des nouveautés incertaines. Par ce texte, Platon envisagerait que sa société pourrait également se placer à l’extérieur de la caverne et qu’elle pourrait tarir les communautés grégaires. Socrate préconise que les réflexions qui naissent de la perception soient mises à contribution d’une signification et non à une simple suggestion. Ce texte conforte donc que les sens peuvent participer à une valorisation de la personne humaine et à une valorisation de la société. La critique de ses propres sens est certes indispensable mais elle n’est pas suffisante, il est encore nécessaire de se critiquer soi-même ; c’est-à-dire de critiquer sa propre critique, par soi-même ou y compris par autrui, avec autant de revues itératives que nécessaires jusqu’à effacement de progrès par la critique. Il demeure, néanmoins, une limite à la modification de soi pour éviter qu’autrui ne se résigne ; il s’agit de l’absence de sacrifice de soi pour le compte d’autrui ; en effet, il ne faudrait pas que la libération d’autrui ne s’accompagne de la privation de soi. Mais tout ce qui dénoue un état perplexe n’est pas une privation de soi. En attente du dénouement de l’état perplexe, cet état perplexe se pétrifie en une vérité confuse par la transmission intergénérationnelle et dont la dissipation est d’autant moins envisageable que les habitudes sont profondément crantées dans les esprits.

(1) Platon et Pierre Pachet, République : du régime politique, essais ([Paris]: Folio, 1993), livre VII, pages 357 à 365.